Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Hounds of Love, le chef d’œuvre de Kate Bush, un disque qui a réinventé les eighties !

Est-il besoin de rappeler que Kate Bush est non seulement une compositrice hors pair, mais aussi une raconteuse d’histoires et une musicienne au talent extraordinaire ? Non, évidemment. Mais si vous êtes trop jeune pour l’avoir vécu, ou si vous ne vous en étiez pas rendu compte, rattrapez-vous avec ce chef-d’œuvre. Voici pourquoi.

Depuis des semaines, les chroniqueurs de Benzine vous ont fait comprendre ce qui se jouait dans cette décennie, l’électronisation de la musique, les boites à rythmes, les échantillonneurs et synthétiseurs. Encore plus spécifique à ce milieu de décennie, MTV, des clips dont l’esthétique est à tomber… Donc, rien de nouveau quand arrive septembre 1985 et que sort Hounds of Love, sans doute aucun le meilleur album de Kate Bush et sans grande hésitation, l’un des tous meilleurs disques de la décennie. L’étrange pop de Kate Bush, pour reprendre le titre du superbe essai de Fred Vermorel, est à son sommet. Et ce qui rend l’album remarquable est qu’il est l’album d’une femme particulière, qui a une place assez singulière dans le paysage de la pop musique.
Catherine “Kate” Bush est encore relativement jeune quand l’album sort — elle est née en 1958. Mais elle a déjà une réputation bien établie. David Gilmour l’a repérée quand elle avait à peine 16 ans, lui a permis d’enregistrer des démos, qui ont convaincu EMI. Et en 1978, alors que Kate avait 20 ans, était sorti Wuthering Heights — rien de moins que le premier single écrit et interprété par une femme à se classer numéro un dans les charts au Royaume-Uni. Never for Ever (1980) la fait franchir un autre pallier : c’est le premier album entièrement composé par une femme qui atteint la première place des ventes au Royaume-Uni ! Il faut bien admettre que Kate Bush écrit et compose des chansons sacrément envoutantes… Ses albums démontrent l’un après l’autre une capacité à raconter une histoire avec des intonations d’une richesse et d’une variété incroyable. Les chansons de Kate Bush ne sont pas des chansons, ce sont des mondes dans lesquels elle nous emmène en voyage. Mais revenons aux années 1980 : en 1982 est sorti The Dreaming, et les choses changent. Le succès est tout relatif, parce que l’album a beau être hyper-sophistiqué musicalement, et très poétique à sa façon, les morceaux sont moins immédiats, moins pop, ou d’une pop trop audacieuse. Puisque c’est comme ça, Kate Bush se retire chez elle, dans son Kent natal, se construit un studio (le Wickham Farm) et f*** ! Elle se débrouillera seule, et produira elle-même tous ses albums à partir de ce moment. Pari gagné. Hounds of Love est un sacré monument ! Le mélange entre innovation technologique et musicale, la subtilité des mélodies, la richesse des arrangements, la voix, et le côté littéraire des histoires qui sont racontées est parfait. Et tout le monde, public et critique, en est convaincu !
Commençons la partie la plus conceptuelle et innovante de l’album : la face B, The Ninth Wave qui raconte le voyage d’une femme dérivant en mer, suspendue entre la vie et la mort. L’odyssée débute avec And Dream of Sheep, un morceau d’une finesse cristalline, une superbe mélodie au piano qui installe une atmosphère d’une beauté intemporelle où l’inquiétude perce à peine. Les choses se compliquent avec Under Ice : des cordes stridentes font basculer le récit dans une panique et une angoisse profondes. Waking the Witch accentue encore cette terreur : le piano passe au second plan pour laisser place à des samples de dialogues, avant que tout ne se dérègle dans un chaos de voix dissonantes et d’hallucinations. Le voyage continue et l’héroïne, de plus en plus perdue, tente en vain de communiquer avec les siens dans Watching You Without Me. Heureusement, le sursaut arrive avec Jig of Life : sur fond de violons irlandais endiablés, une voix venue du futur l’exhorte à se battre. Cette épopée atteint un point culminant avec Hello Earth, un morceau profondément mystique où l’héroïne contemple la Terre depuis l’espace, portée par des chœurs – Kate Bush utilise un extrait du chœur géorgien du film soviétique The Snowstorm – et une intensité dramatique bouleversante.
La face A est certainement plus simple, moins conceptuelle, plus abordable, tout en restant d’une richesse musicale hors-normes. Mother Stands for Comfort, musicalement très sophistiqué, plein de ces ajouts sonores qui sont devenus, en particulier grâce à la musique électro, une évidence. À l’époque, c’est encore rare, surtout quand c’est utilisé pour créer l’atmosphère de la chanson. La musique, à part une basse élastique, est relativement discrète. The Big Sky est le morceau optimiste de l’album, et un morceau musicalement très dense, très plein, beaucoup moins minimaliste que les autres. Et puis, les trois merveilles…
Le morceau titre, Hounds of Love, une beauté absolue ! Une histoire d’amour qui vous prend aux tripes, et musicalement subtile. Kate Bush parle d’amour, plus précisément de la peur de l’engagement amoureux, et place son histoire dans le cadre d’une chasse… d’où les aboiements de chiens qui rythment la chanson, avec des percussions quasi tribales ; ce qui donne au morceau un côté hypnotique, envoûté et envoûtant et un désespéré « I don’t know what’s good for me / I don’t know what’s good for me / I need love, love, love, love, love, yeah”. Les cordes sont omniprésentes, comme souvent, ce qui donne aussi un côté soyeux au morceau.
Cloudbusting, un poème qui pourrait dire tout et n’importe quoi, mais qui raconte l’histoire de Wilhelm Reich et son fils – quand ce dernier a vu son père se faire arrêter – d’une manière délicate, subtile, intelligente, discrète : « And every time it rains / You’re here in my head / Like the Sun coming out” ou « I hid my yo-yo in the garden / I can’t hide you from the government / Oh, God, Daddy, I won’t forget”. Le tout sur un fond de cordes, un motif répétitif, discret au début et qui devient de plus en plus présent, marqué, oppressant.
Et, évidemment, reste le premier titre de l’album… Running Up that Hill ! Quelle perfection. Un morceau atemporel, qui s’écoute aujourd’hui comme à l’époque, et qui n’a pas pris un grain de poussière. L’histoire : un pacte avec Dieu, pour échanger sa place avec l’être aimé, afin d’enfin comprendre ce qu’il ressent. L’énergie que dégage la mélodie est impressionnante. Le rythme est complètement hypnotique – merci le Fairlight CMI, l’échantillonneur qu’utilise Kate Bush. La voix, qui alterne les registres, de la fragilité à l’hésitation, de la prière à l’exhortation, nous fait faire des montagnes émotionnelles. Le motif au synthétiseur est simple et efficace. Redécouvert avec Stranger Things en 2022. Pas étonnant.
Mais il faut aussi profiter du reste de l’album, une merveille absolue.
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Alain Marciano

En live avec Gilmour, ça se déguste bien également : Londres, 1987 ! Et un grand moment d’archéologie capillaire avec le bassiste….
totalement d’accord, c’est un pur chef d’œuvre qui n’a pas pris une ride, et que j’écoute régulièrement.