La musique de Picastro ne cherche pas à consoler. Elle est faite pour accompagner dans la blessure, la défaite, le doute. Elle faite pour aider à supporter la douleur en sachant que la douleur est inévitable. C’est dans cette tension qu’apparaît sans aucun doute une forme de grâce.

Écouter un album de Picastro, c’est accepter de renoncer à certaines attentes, à certaines certitudes sur la musique. Et même sur la beauté, qui n’est pas donnée et n’arrive jamais sous une forme évidente ou immédiatement séduisante. Elle existe dans les tensions, les répétitions, les hésitations de la voix de Liz Hysen, dans une musique qui cherche quelque chose au-delà d’elle-même. On peut essayer de qualifier ce que fait Picastro de tout ce qu’on veut, ça ne correspondra jamais bien. Comme toutes les étiquettes, celle qu’on pourrait chercher à mettre sur des chansons de ce groupe qui existe maintenant depuis… plus de 20 ans ne collera pas. Et ce nouvel opus n’échappe pas à la règle.
Le personnage central ou, au moins, le point de départ de Double on Time est Sonny Liston, ce boxeur mythique, qui a dominé son sport de façon outrancière, imbattable jusqu’à ce que celui qui s’appelait encore Cassius Clay le mette deux fois de suite KO (en 1964 et 1965). Il avait plus ou moins 35 ans (sa date de naissance est incertaine). Non seulement sa carrière était finie mais son existence presque aussi—il meurt en 1970 peu après donc ce fatidique combat. Mais la beauté de l’histoire est que Sonny Liston a trouvé dans la boxe un moyen de s’en sortir, de survivre à une vie misérable, pauvre, une vie marquée par la prison et tout un tas d’autres énormes obstacles. La boxe l’a porté au sommet (il a été champion du monde en 1962). Et finalement, cet album parle de survie, de résistance, de défaite, de la capacité de prendre des coups, de se relever et de reprendre le combat, sur la capacité à continuer malgré les blessures, malgré les défaites, malgré la certitude que les batailles sont perdues d’avance.
La phrase la plus belle de Double On Time est probablement, celle qui en résume peut-être le mieux la philosophie, est « We’re born to lose, and we lose good » sur Ring Description. Le fatalisme, bien sûr, le destin auquel il est impossible d’échapper complètement à son destin. Mais il y a aussi la dignité. Ce n’est peut-être pas la victoire qui importe, mais la manière dont on accepte la défaite.
Cette tension traverse tous les textes. Dans Ring Description, l’amour apparaît incapable de sauver qui que ce soit : « My love won’t make you good ». L’amour n’aide pas, n’efface pas les blessures et ne corrige pas les fautes. Pourtant, il demeure. On ne peut ni ne veut y échapper. Dans Chance Striker, la répétition de « You can take my heart, all over again » et « I want to feel my heart again » exprime cette ambiguité, l’amour et le désir de revivre cette douleur déjà ressentie. Blessure et besoin de la blessure deviennent presque indissociables.
Mais on ne peut évidemment pas réduire l’album à Sonny Liston. Dans les textes, les pronoms y changent constamment. « I », « you », « my son » : qui parle à qui ? Difficile de le savoir. Et l’album s’ouvre avec Fell the Family Tree et son mystérieux « Remember who you are, my son », qui s’adresse à Sonny Liston lui-même (le morceau parle de ce moment où il quitte sa famille) mais, comme Liz Hysen nous l’a confié, ces paroles s’adressent à n’importe quel fils qui quitte sa maison et sa famille pour devenir riche ou pas. Les chansons mettent donc en scène plusieurs niveaux de dialogue à la fois : Liston, l’être aimé, soi-même, peut-être même une présence spirituelle ou religieuse.
Cette dimension apparaît de manière particulièrement explicite dans Believer End. Les références chrétiennes y sont nombreuses : « Make me a believer, make a crown of thorns ». Pourtant, la foi n’y est jamais présentée comme une certitude. Elle est invoquée, recherchée, désirée. Même les images lumineuses demeurent traversées par la souffrance : « A bleeding sunrise », un lever de soleil qui saigne. Et lorsque le pardon apparaît enfin dans le dernier vers — « In the past, when you were forgiven » — il appartient déjà au passé. Comme si la grâce n’était plus une promesse mais un souvenir.
Évidemment, la musique est centrale dans cet album. Elle donne à tous ces thèmes, à toutes ces phrases une ampleur, une force, une beauté excessivement émouvante. Fell the Family Tree est une litanie, quasiment une bénédiction funèbre, où la musique est minimaliste, un peu de piano en boucle au début, un peu de violoncelle, de guitare, rien d’harmonique parce qu’il s’agit de pleurer quelque chose qui va disparaître et pas n’importe quoi — « Remember who you are my son / It will all go away ». Liz Hysen éprouve les limites de la mélodie. Comme sur le second morceau d’ailleurs, une voix, quelques notes de musique de temps en temps. Tout est terriblement prenant, angoissant presque.
Et puis arrive un morceau beaucoup plus classique, Ring Description, une mélodie très belle, des paroles à pleurer, « My love, won’t make you good / It only hardens, at your will », des accompagnements plus complexes et moins minimalistes que sur les deux précédents morceaux, mais une musique sombre et très répétitive. Move fast, break renoue avec le côté expérimental : il y a une bien belle et triste mélodie, que Liz Hysen maltraite et éprouve de nouveau, posée sur des arpèges de guitare et quelques notes de violon. Minimal et cristallin.
Enfin, sur, Believer end, on retrouve de nouveau une musique moins expérimentale, sur des motifs au piano et au violon qui se répètent en boucle, et créent encore cette dimension spirituelle, Liz Hysen chante une forme de désespoir, fais de moi un croyant, mets moi une couronne d’épines sur la tête… Pourtant la dernière ligne est un mot d’espoir : « In the past, when you were forgiven ». On ne sait pas si le pardon vaut aussi pour le futur…
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Alain Marciano
