[CONTRE] « There Will Be Blood » de Paul Thomas Anderson : too much !

Devant l’unanimité critique – professionnelle, puis publique – faire entendre une (petite) voix discordante est risqué : l’accusation d’être taxé au mieux de snob pédant, au pire d’inapte à  percevoir la dimension bigger than life de There Will Be Blood pourrait aisément être lancée. Beaucoup par honnêteté, un peu par goût de la polémique, endossons donc la défroque de l’empêcheur de tourner en rond, surtout déçu au demeurant de ne pas être emballé par un film attendu et prometteur.

There Will Be Blood 02
© Walt Disney Company

On peut résumer le cinquième long-métrage de Paul Thomas Anderson comme l’ascension fulgurante et la déchéance finale, dans les premières années du vingtième siècle, de Daniel Plainview, chercheur d’or qui finit par trouver l’or noir, autrement dit le pétrole. Le type même du pionnier, aventurier et self made man, figure légendaire et fondatrice de la mythologie des Etats-Unis.

Anderson croise le parcours hallucinant There Will Be Blood affiche 2de Plainview avec celui d’Eli Sunday, le prêcheur local de la zone pétrolifère, un prophète de pacotille aux prétendus pouvoirs de guérison et d’exorcisme. Si Plainview symbolise l’esprit d’entreprise avec ses corollaires? réussite individuelle et appât du gain, Sunday est quant à  lui le parfait représentant de l’autre pilier du pays : la religion.

Cela pourrait très bien aboutir à  la confrontation du bien (Dieu) et du mal (le dollar), mais le réalisateur de Magnolia est plus malin en renvoyant dos à  dos les deux protagonistes et leurs convictions et en évitant ainsi tout manichéisme. Seul le mal triomphera sans possibilité de salut ou de rachat. A travers l’histoire particulière de ces deux allumés, il n’est pas difficile d’y voir celle de l’Amérique, des valeurs sur lesquelles elle s’est bâtie. Le sang évoqué n’est pas que celui qui teinte les affrontements entre les deux hommes, il est de manière plus générale celui versé lors de toutes les guerres dans lesquelles le pays s’est engagé – des guerres toujours en dehors des frontières, si l’on excepte la guerre de Sécession. Un sang épais et poisseux comme le pétrole qui jaillit des entrailles d’une terre aride.

Sujet fort et passionnant, alors pourquoi une telle déception ? A l’image de son héros, There Will Be Blood est outrancier, too much en quelque sorte. Tout y est appliqué et surligné, l’interprétation cabotine et peu nuancée de Daniel Day-Lewis aux grimaces perpétuelles venant renforcer cette impression de lourdeur qui plombe tout le film. Lequel, du fait d’une longueur excessive, souffre de quelques défauts de construction et de rajouts dilatoires. La mise en place – avec absence de dialogues, mais profusion de pépins en tous genres – est déjà  très longue jusqu’à  la scène de l’embrasement du puits, le climax du film qui ensuite se perd sur différentes pistes.

Le personnage du prédicateur est ainsi écarté pendant une partie du film au profit de l’arrivée d’un supposé frère de Plainview – quelle est son utilité ? – et des transactions de ce dernier avec les compagnies pétrolières et il ne sera réintroduit que pour une affaire de terrains et de pipeline.
Les deux derniers moments du film offrent deux tableaux à  peine crédibles du fait de leur trait appuyé, presque grand-guignolesque. Dans son exubérance langagière et sa violence déchaînée, l’ultime scène fait penser à  Orange mécanique de Kubrick. Peut-être y a-t-il un certain malaise à  n’envisager aucune rédemption pour ce personnage antipathique, muré dans sa haine grandissante et profondément solitaire – les femmes sont les grandes absentes du film.

Empruntant les codes du western, There Will Be Blood n’est pas à  proprement parler un film raté. Mais, entre l’utilisation intempestive d’une musique dissonante et inappropriée, et un sentiment général de manque de subtilité et d’ampleur nécessaires à  la mise en scène de pareille épopée, le film rejoint la cohorte des dernières productions de Cronenberg ou des frères Coen : un cinéma terriblement classique malgré un fard de modernité formelle, certes très bien foutu, un peu clinquant et plutôt superficiel.

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Patrick Braganti