Le retour de Julien Pras se faisait attendre. C’est désormais chose faite avec un nouvel album dont la mélancolie accompagne le passage d’une saison vers un univers pastoral, aérien et onirique. Le temps faisant son œuvre, la maturité musicale de son auteur s’affirme encore davantage.

Depuis son précédent disque, Wintershed, paru en 2017, Julien Pras a tracé son chemin et ouvert une voie vers une musique plus organique. Guitariste-chanteur du groupe Mars Red Sky, le musicien a multiplié les projets, dont Queen of the Meadow, qui compte pas moins de trois albums à ce jour. Un véritable touche-à-tout, capable d’explorer tous les genres, du stoner rock au folk. Porté par une rythmique circulaire et une structure évolutive où les instruments et la voix se répondent, l’album dégage un charme qui opère presque immédiatement. Empty Shaft se hisse directement au sommet de la composition pop parfaite. Le morceau sonne comme une confession de son auteur. Ce qui frappe également avec Minor Fall, c’est que Julien Pras joue de tous les instruments.

Le curseur est poussé vers une musique profondément touchante et sensible. Black Sabbatical s’étire lentement dans une atmosphère éthérée, portée par des effets de bandes inversées. Tout y est étincelant et triste à la fois. Cette beauté s’illumine encore avec For the Wolves, où les chœurs et les harmonies franchissent le seuil de la réalité, tandis que les thèmes de la confidence et du pardon s’entremêlent. Chaque composition tisse un motif auquel vient s’ajouter un autre, dessinant une direction musicale qui élargit progressivement la construction mélodique. Un procédé qui irrigue tout l’album.
Au banquet des influences, on retrouve Elliott Smith, Arthur Satan et Nick Drake. No Authority en offre une belle illustration : le morceau procure d’emblée un plaisir sans faille et mérite aisément le titre de véritable révélation. Les structures des onze titres de l’album sont rarement prévisibles. Julien Pras surprend à chaque instant par les multiples directions que prennent ses compositions. Il devient presque difficile de définir la tonalité générale d’un disque dont les chansons naviguent constamment entre douce fébrilité et sophistication mélodique. Ainsi, Head Start, nimbé de brume automnale, voit ses lignes vocales s’envoler pour atteindre l’encéphale et marquer durablement les esprits comme les cœurs. Car il s’agit bien d’un disque ténébreux, parsemé de lueurs rassurantes.
Même le morceau conclusif, Charon’s Boat, déploie une atmosphère incandescente qui envahit les sens et crée cette dualité des émotions dont Julien a le secret. Minor Fall possède un sens subtil de la synthèse, un art de combiner les instruments aux confins de leurs possibilités et d’unir les voix jusqu’à en faire des lignes mélodiques savamment posées. Le piano, les claviers et les glissandos de guitare deviennent autant de matières en mouvement, au service d’une mélodie élastique.
Chez Julien Pras, la musique revêt une tout autre signification. Face à l’immobilisme de la pensée, elle échappe aux codes du revival. Pour votre confort d’écoute, vous pouvez commencer le disque par le morceau de votre choix. Une chose est certaine : vous en ressortirez apaisé, transformé. La preuve qu’un disque peut faire du bien en ces temps troublés.
Le monde qui nous est imposé est d’un tel ennui que nous en sommes arrivés à souhaiter son inévitable éjection. La tangente permet justement de saisir une ligne de fuite, de s’extraire de la norme. Plusieurs voies sont possibles. La culture est ce ballon dirigeable qui, en prenant de l’altitude, permet de voir le monde tel qu’il est, avec ses reliefs et ses contrastes. Minor Fall offre ce recul salvateur.
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Franck Irle
