Terriblement audacieux et donc a priori passionnant, la Dernière Heure échoue malheureusement à remplir complètement son contrat implicite avec nous, fidèles lecteurs du Donjon…

Nous, fidèles lecteurs de Donjon depuis… 1998 (!), devons bien l’avouer : il nous arrive de ressentir une certaine lassitude devant la parution régulière des albums de Sfar et Trondheim, malgré les tentatives récentes de renouvellement, en particulier avec les deux branches Antipodes. Et force est de constater que, parmi les 65 albums parus à ce jour, les plus beaux sont souvent ceux où les auteurs, parfois épaulés par un dessinateur audacieux, s’affranchissent des règles implicites de leur création, à commencer par l’humour.

La sortie de ce dix-neuvième tome de Donjon Monsters, La dernière heure, deux ans et demi après le précédent, le déjà singulier Noces de fleurs, est d’abord un choc pour le lecteur qui l’ouvre sans être prévenu (maintenant, vous l’êtes, malheureusement… ou pas !) : pas un seul personnage dans les rituelles 48 pages ! Un texte réduit à quelques lignes par page, entièrement écrit en alexandrins ! Ouaouh !
Sfar et Trondheim, aidés par un Emmanuel Lemaire qui livre un très beau travail graphique, évidemment essentiel à la réussite du livre, ont donc clairement décidé de nous sortir de notre zone de confort – et sans doute de sortir de la leur, du coup. Plus fort encore, pas une trace d’humour dans le livre, mais le sentiment d’une véritable tragédie existentielle, où les lieux semblent conserver la mémoire des êtres qui les ont habités. Une tragédie qui culmine, en toute logique, dans une dernière page impressionnante. Il faut se souvenir quand même que le choix d’une atmosphère et de thèmes tragiques a déjà donné lieu à une réussite exemplaire avec Après la Pluie, et que ce que « raconte » la Dernière heure s’inscrit quelque part dans la même trajectoire…
… Car ce qui est raconté ici en alexandrins, ce n’est ni plus ni moins que la vie entière de Hyacinthe Cavallère, ex-« Chemise de la nuit », ex-maire d’Antipolis et finalement gardien du Donjon. La dernière heure revient donc sur quelques moments clés de l’existence de ce personnage central de la saga, mais avec ce paradoxe fascinant : Hyacinthe est omniprésent dans les mots et totalement absent des images. Seuls subsistent les décors vides des événements, parfois amusants ou grotesques, mais le plus souvent dramatiques, qui ont jalonné sa vie.
La seconde partie du livre, à partir de la page 26, celle qui concerne le Donjon, est la plus belle. Les images sont celles d’un Donjon en ruine, dévasté et oublié, qui ajoutent une profonde mélancolie à un récit déjà terrible. Ces 22 dernières pages sont celles qui matérialisent le mieux l’audace du projet, et ce qui aurait pu être une réussite exemplaire.
« Aurait pu », car les auteurs ont malheureusement fait, jusque-là, un choix que l’on peut juger malencontreux : illustrer les souvenirs de Hyacinthe par une succession de vues trop similaires des rues et des bâtiments d’Antipolis. On comprend bien que cette répétition participe du projet artistique, qu’elle traduit l’immobilité des lieux face au passage du temps. Mais le procédé, aussi séduisant soit-il sur le papier, finit par produire une certaine monotonie visuelle, le lecteur sera tenté de tourner les pages de plus en plus vite. Sans prétendre vouloir donner des conseils aux auteurs, La dernière heure aurait été bien plus saisissante en changeant progressivement le décor, peut-être en introduisant des variations de la gamme chromatique (uniformément bleue/violette), et en montrant la ville vidée de vie à des heures différentes de la journée. Ou encore en prenant en compte qu’Antipolis a été largement détruite par la faute de Hyacinthe et de son projet de construction de métro…
Même si l’on referme La dernière heure sous le charme de sa conclusion, on ne peut s’empêcher de regretter cette formidable promesse qui n’aura pas été entièrement tenue. Reste une consolation, et elle est de taille : après tant d’années et tant d’albums, Donjon est une œuvre colossale qui refuse encore de se figer.
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Eric Debarnot
Donjon Monsters, tome 19 : la dernière heure
Scénario : Joann Sfar / Lewis Trondheim
Dessin : Emmanuel Lemaire
Couleurs : Walter
Éditeur : Delcourt
48 pages – 11,95 €
Parution : 10 septembre 2026
Donjon Monsters, tome 19 : la dernière heure – extrait :

