Fortement ancré dans la réalité récente, le deuxième roman de Giuliano da Empoli ne prédit pas l’avenir mais décrypte le présent, donnant des clés de lecture des bouleversements de ces dernières années. Dans le prolongement de son essai L’Heure des prédateurs, paru l’an dernier, l’auteur poursuit ses portraits corrosifs des seigneurs de la Tech et explore les liens entre technologie et pouvoir.

Conseiller politique déchu du président du Conseil italien, G., 40 ans, rencontre lors d’une conférence économique l’entrepreneur multimilliardaire Alexander Zimmer à la tête de Panoptik. A sa grande surprise, ce dernier l’enrôle comme chargé des affaires publique. G. quitte Rome et sa culture millénaire pour la clinquante Marbella où est implanté l’entreprise de Zimmer,
« L’une des qualités des Etats-Unis, me dit-il, c’est que ce nous ne permettrions pas à l’Etat, nous laissons le privé le faire. Si le gouvernement construisait une machine de surveillance comme celle que nous avons bâtie, elle serait jugée inconstitutionnelle. Dans notre cas, ce n’est que du business. Et quand l’État a besoin de quelque chose, il vient nous voir en client. »

Le personnage de Zimmer est directement inspiré de Peter Thiel, l’un des géants de la tech les moins connus du grand public. Contrairement à Google, Apple ou Meta, Palantir ne s’adresse pas aux consommateurs ordinaires, mais évolue dans une sphère plus opaque : celle de l’analyse de données à grande échelle, au service des États, des armées et des services de renseignement. Parmi ses clients figurent notamment l’ICE, la CIA et l’OTAN. Le nom de Panoptik, le double fictionnel de Palantir, renvoie lui au panoptique, ce modèle de surveillance imaginé par Jeremy Bentham et repris par Michel Foucault dans Surveiller et punir (1975) comme un mécanisme de pouvoir reposant sur la possibilité permanente d’être observé, concept toujours contemporain à l’ère de la surveillance numérique sous-jacente.
Les « fondateurs », comme se surnomment entre eux les seigneurs de la tech dans le roman, ne se contentent pas de bâtir des entreprises : ils prétendent façonner une nouvelle réalité, au point de transformer la nature même de la condition humaine. Selon da Empoli, il est là, le véritable remplacement. Les nouvelles technologies ne sont plus de simples outils : elles concentrent le pouvoir entre les mains d’acteurs privés qui empiètent sur les prérogatives régaliennes de l’État, du contrôle des territoires et des frontières aux domaines militaire et du renseignement. Face à eux, les dirigeants élus des démocraties occidentales ne sont que des « mouches à fruits », selon le sobriquet que leur donnent les fondateurs, dont l’horizon politique se mesure à la brièveté de leur mandat.
« L’apocalypse, vois-tu, c’est comme le reste : elle se démocratise »
Les essais comme les romans de Giuliano da Empoli révèlent à quel point il est un analyste brillant pour sonder les abysses de notre temps et rendre lisibles les forces souterraines qui travaillent nos sociétés. Il éclaire les ruptures qui ont contribué à faire émerger le Moloch technologique des fondateurs : les attentats du 11 septembre 2001, dont certains signes précurseurs n’ont pu être reliés faute d’outils capables de croiser efficacement les informations ; la pandémie de Covid-19, qui a accéléré la transformation numérique ; puis la guerre en Ukraine, où le champ de bataille s’est mué, selon sa formule, en « Silicon Valley de la mort »., «les tranchées et les drones, A l’ouest rien de nouveau et Blade Runner à la fois.
Le récit reprend le dispositif troublant du Mage du Kremlin qui floute la frontière entre fiction et réalité, à tel point qu’il est difficile de repérer ce qui relève strictement du romanesque. Giuliano da Empoli est-il aussi brillant romancier qu’il est brillant essayiste ? Réussit-il à faire de la littérature avec ses analyses du pouvoir ?
Incontestablement, l’auteur maîtrise l’art du portrait satirique à la La Bruyère avec punchlines percutantes et dialogues acérées révélant les travers de la faune fitzéraldienne désenchantée qui évolue à Marbella. Zimmer est un formidable personnage que da Empoli prend le temps de caractériser (avec son « glamour instantané et un peu vulgaire d’un trafiquant de diamants ou d’armateur grec », « le fondateur apparaissait comme un dignitaire en visite du futur »), lui imaginant un passé et des failles, en l’occurrence l’amour comme faille dans un système émotionnel complètement verrouillé.
Par contre, tous les autres personnages peinent à exister, juste des esquisses superbement amorcées mais sans aller au bout de leur potentiel. Le personnage principale du narrateur, G., est ainsi beaucoup trop effacé alors qu’avec plus d’incarnation on aurait sans doute mieux compris le dénouement du roman. Il en va de même pour la ville de Marbella qui aurait pu devenir un personnage à part entière et se limite à un simple décor.
Au final, la fiction sert ici avant tout à rendre accessibles les analyses politiques passionnantes de Giuliano da Empoli. Si l’équilibre romanesque / fiction est inégal, le roman n’en éclaire pas moins les bouleversements de notre époque, à commencer par la montée en puissance de ces nouveaux maîtres de la Tech qui redessinent les rapports entre technologie, pouvoir et guerre. Avec un grain de folie romanesque supplémentaire, Le Fondateur aurait pris une autre dimension. Mais le réel, lui, n’a déjà plus besoin de la fiction pour nous inquiéter.
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Marie-Laure Kirzy
