Nos 50 albums préférés des années 80 : 9. The Gun Club – Fire of Love (1981)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, le seul Feu de l’Amour qui vaille vraiment la peine de s’y brûler les tympans.

Que l’on écrive en 2025 ou en 1981, il n’est pas facile de décrire Jeffrey Lee Pierce. Si l’étiquette post-punk est devenue, au fil des années, de moins en moins porteuse de sens pour toute une scène musicale, elle n’est guère plus adéquate en 1979, lorsque Pierce forme The Creeping Ritual, un quatuor qui semble moins intéressé par le punk que par tout ce qui a pu advenir avant lui. Jeffrey a pourtant été président du fan club de Blondie à Los Angeles. C’est même lui qui offrit à Debbie Harry une cassette comportant Hanging on the Telephone de The Nerve, donnant lieu à la reprise introductive de Parallel Lines. Quant au guitariste Brian Tristan, ensuite connu sous le sobriquet de Kid Congo Powers, il a jadis présidé un fan club des Ramones. Pourtant, leur son détonne. Trop roots pour le commun des punks, trop agressif pour la part du public attachée au classic rock, le projet occupe un improbable espace encore sauvage à l’époque, dans la brèche qui sépare l’obsession pour les racines du folklore américain et la violence électrique de ceux qui préfèrent la passion à la rigueur technique. Au sein de la génération CBGB, ils ne partagent un vague air de famille qu’avec les Cramps, sans pour autant leur ressembler totalement.

The Fire of Love rectoNe serait-ce que sur le plan physique, Jeffrey est un frontman bien difficile à cataloguer nettement au sein de la décennie quatre-vingt. Son alliage de tignasse peroxydée, d’eyeliner et de bijouterie vaudou, figure un curieux trait d’union susceptible de relier Vince Neil à Screamin’ Jay Hawkins via Robert Smith. Impossible ? Probablement. Improbable ? Possiblement. Au moment d’enregistrer Fire of Love, The Creeping Ritual a subi une première mutation décisive, et s’est rebaptisé en The Gun Club sur les conseils du coloc de Pierce, un certain Keith Morris. Temporairement parti servir les copains des Cramps, Tristan été remplacé par Ward Dotson. La section rythmique est tenue par Rob « Ritter » Graves et Terry Graham, deux anciens de The Bags, où officiait également Patricia Morrison, une autre future membre du Club.

Sex Beat est un choc. La composition déboule sans prévenir, comme une évidence, bâtie sur quatre power chords brutalisés avec une simplicité trompeuse. Le riff est instantanément iconique, au point où l’on aurait du mal à croire que cette chanson n’avait encore jamais été écrite. Le rythme du titre est aussi celui des deux amants évoqués par le texte, sorte de chronique sexuelle de bas-fonds à la Lou Reed, si ce dernier avait grandi sous le soleil de la Californie en fantasmant la faune nocturne des bayous du Mississippi. Le phrasé de Pierce ne ressemble à rien de connu, alternant parlé-chanté et jappements bluesy qui contournent la mélodie, cherchent les notes entre les notes et puisent leur animation dans une posture de conteur folk, différant radicalement de l’athlétisme déglingué d’un Lux Interior.

The Fire of Love recto original franceBasée sur la version de Up Jumped The Devil de Robert Johnson, Preaching the Blues est une torsion de slide guitar et d’accords glissés en cascade sur une section rythmique qui tangue sans jamais perdre pied. Là où Johnson peignait son blues comme un fardeau existentiel colporté en tous lieux, Pierce donne le sentiment de chercher une échappatoire, déclarant vouloir se faire pasteur baptiste afin de ne « pas avoir à travailler ». Il est exact que quiconque se laisse dominer par sa passion n’aura jamais à trimer une seule journée, et le chanteur semble avoir résolument emprunté cette voie. Promise Me boitille gracieusement comme si la côte ouest et est se réconciliaient en une seule chanson, fusionnant les arpèges serpentins des Doors et les oraisons en droning du Velvet Underground. Pierce façonne un autre classique intemporel avec She’s Like Heroin To Me, hymne destroy si l’en est, qui agglomère cadence fifties, slide country et articulation punk passée à la moulinette d’un folklore américain qui empeste l’auto-destruction contagieuse.

La même ferveur empoisonnée irrigue For The Love of Ivy, chanson co-écrite avec Kid Congo Powers. Ce dernier ne figure pas sur l’enregistrement, mais les Cramps semblent servir de sujet aux paroles, que ce soit pour le titre qui référence leur iconique guitariste, ou dans cette description d’un « Elvis from hell » qui s’appliquerait totalement à Lux Interior. Le reste de la prose permet néanmoins d’établir ce qui sépare les deux clans. Si Lux est un être de fun, d’hédonisme et de jouissance, nourri aux films de série B, au rockabilly fifties et à l’adrénaline des hot rods, Pierce est une entité torturée, hantée, capable d’une angoisse et d’une violence surprenantes, tout droit sorties d’un imaginaire southern gothic aux prises avec la part d’ombre de l’histoire américaine. En témoigne le n-word plaqué dans le troisième couplet, provocation digne de la swastika de Sid Vicious et impossible à défendre, à plus forte raison pour quiconque se revendique d’un lignage marqué par le delta blues.

The Fire of Love versoLe faux-pas sera reproduit sur Black Train, encore une fois associé à des envies de meurtres qui ne peuvent qu’interroger. Pierce, qui était lui-même biracial par son père mexicain, devait vouloir extérioriser quelque chose que l’on se gardera d’analyser de trop près. On peut toutefois affirmer qu’il était conscient du problème, puisqu’on l’entend régulièrement modifier ces lignes de texte lors des performances scéniques ultérieures. Dans un registre plus académique, la grammaire anguleuse de Fire Spirit se rapproche des fondements stoogiens du punk rock et des vrombissements urbains apportés par Wire, mais le texte de Pierce est, là encore, en quête de quelque chose de plus ancestral et symbolique, comme pour remonter à la source de ce feu sacré innommable, qui avait pu prendre corps sous les formes si disparates d’Iggy et Colin Newman.

Ghost on The Highway est sans doute ma favorite de la tracklist, une merveille de tempo country survolté et de guitares ricanantes, qui donnent corps au texte d’une beauté brutale que je vous laisserai apprécier dans la prose non-traduite de son quatrième couplet : « If I ever lie with you again, I pray I do not sleep. And If I ever closed my eyes again, I’d realize what you are to me. You are simply a liar, an animal who bluffs and steals, until you become a bigger creature’s meal. » Jack On Fire est une fascinante incantation scandée sur un riff qui menace de s’effondrer, accompagnant une peinture de sale type du sud qui pourrait avoir jailli de l’esprit de Nick Cave dans ses instants les plus sanguinaires. Le trottinement de caisse claire sur Black Train est un figuralisme en total raccord avec son titre, donnant l’impression de carburer au charbon sur des rails déchirant les plaines désolées. S’ensuit une reprise de Cool Drink of Water Blues, composition originellement popularisée par Tommy Johnson, que Pierce étire sur plus de six minutes d’un jeu de contrastes qui préfigure quasiment les Pixies, entre retenue poétique et explosions de vacarme qui permettent à la section rythmique de tabasser à loisir.

L’album se clôt ensuite avec Goodbye Johnny, sur une cadence sensiblement similaire à celle de Sex Beat, mais teinté d’une mélancolie supplémentaire, en forme de regret prémonitoire, comme si le Fire of Love avait véritablement consumé quelque chose de crucial durant l’incandescence de sa course effrénée, qui n’aura jamais cherché à ménager quoi que ce soit, et certainement pas l’âme de l’auditeur. Une philosophie à prendre ou à laisser, qui aura donné lieu ni plus ni moins qu’à une subversion du blues en un idiome zombie, jamais aussi dangereux que lorsqu’on le soupçonne mort et enterré.

Mattias Frances

The Gun Club – Fire of Love
Label : Ruby
Date de sortie : 31 août 1981

 

6 thoughts on “Nos 50 albums préférés des années 80 : 9. The Gun Club – Fire of Love (1981)

  1. Article intéressant avec un point de vu grandement orienté à postériori qui omet un premier point important, l’album ne sort qu’en 82 en France et ce n’est qu’à partir d’articles dans la presse (perso, ce fut Best à l’époque) que nous aurons vent de ce brûlot. Creeping Ritual n’est qu’un nom transitoire parmi tant d’autres mais avant il y aura The Red Lights (’78), enregistrements restés une obscurité très longtemps (voir: https://www.discogs.com/release/15941713-Red-Lights-Red-Lights) et puis JLP jouera au poste de guitariste avec Phast Phreddie and Thee Precisions, l’année ’79. Plus de détails sur le lien transmis ci-dessous.

    1. Merci pour ces additions pertinentes à l’histoire de ce disque essentiel (même si moi, personnellement, je préfère « Miami »). Dans mon cas, je l’ai acheté en 82 sur recommandation du disquaire qui se trouvait alors Carrefour de l’Odéon (je ne me souviens plus de son nom… Music Action ?).

      1. Votre chronique parlait du premier album sur un ton qui laissait penser que vous n’aviez pas connu ce disque à sa sortie hors effectivement « Miami » est plus abouti que ce premier jet déjà bien différent de ces contemporains. Ceci dit avec mes amis, il y a toujours cette dualité sur quel est votre album préféré du Gun Club ? Période Us ou EU !? Eh bien perso, c’est « Las Vegas Story » parce que Chris Stain leur offrira plus de moyen avec la signature Chrysalis mais surtout l’album forme un tout et la production de Jeff Eyrich est une merveille de bout en bout. Mais chacun son Graal, je vous rassure sur ce point depuis les années 80, nous ne sommes jamais tombé d’accord avec mon meilleur ami. Bien à vous.

        1. Je ne peux pas parler au nom de notre rédacteur qui a écrit la chronique. Plus jeune que moi (que nous ?), il n’a probablement en effet pas connu l’album à sa sortie. Je comprends très bien votre préférence pour Las Vegas Story…

        2. @Frédéric

          Comme le précisait mon collègue, je suis né dans les années 90, et cet avis a posteriori est tout simplement l’unique façon dont j’ai pu découvrir le groupe. Je suis d’accord pour dire que Miami est un album plus sophistiqué et que The Las Vegas Story bénéficie d’une production superbe, en plus de faire revenir Kid Congo Powers, mais Fire of Love fut bel et bien ma première exposition au Gun Club, d’où mon choix pour cette rétrospective.

          1. Bonjour Mattias, je n’ai que donné mon impression à la lecture de votre article et la sensation que j’avais ressenti. Ceci dit, le choix de cet album est le bon dans le sens où nous avons tous ressenti le choc que fut le premier album du Gun Club. Certe l’album ne bénéficiait pas forcément des meilleurs conditions mais celui-ci augurait aussi que les prochains enregistrements seraient surement meilleurs. Ce fut le cas, période américaine ou européenne. Après chacun a ces préférences.

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