Sept ans d’absence, des salles vides, une indifférence polie : La corde au cou confirme que Gus Van Sant est devenu un fantôme dans le paysage cinématographique. C’est injuste. Parce que ce petit film tendu, politiquement pertinent, mérite mieux que l’oubli où l’a relégué une époque qui ne lui appartient plus.

Qui est Gus Van Sant ? Les jeunes cinéphiles sont-ils encore « sensibles » à ce nom ? Lui qui a été un véritable héros du cinéma indépendant, qui a réalisé plusieurs véritables chefs-d’œuvre (My Own Private Idaho en 1991, Elephant en 2003, étant les plus inoubliables), a été surtout capable d’aller-et-retours stupéfiants entre avant-garde (Psycho en 1998, Gerry en 2002) et cinéma hollywoodien presque conventionnel, fondé sur un travail fin de direction d’acteurs-stars (To Die For avec Nicole Kidman en 1995, Good Will Hunting avec Robin Williams en 1997, Finding Forrester avec Sean Connery en 2000, Milk avec Sean Penn en 2008). Mais cela faisait sept ans qu’il avait disparu des salles, se consacrant surtout à des séries TV (Feud, en particulier). Et surtout, sa dernière vraie réussite cinématographique remonte à 2011, avec Restless : quinze ans « d’absence » qui l’ont clairement fait disparaître de la mémoire courte des cinéphiles.

Et le résultat est que La corde au cou, un film plutôt intéressant, marquant un retour aux principes de son cinéma « indie » des années 90, et retrouvant un positionnement « politique » clair, le même qui a irrigué toute une partie de son œuvre, n’a suscité aucun réel intérêt à sa sortie en France : si les critiques sont globalement plutôt bonnes, les salles – même celles d’Art et Essai qui promeuvent encore le cinéma non conventionnel – sont quasiment vides. Pas de bouche à oreille, une sorte d’indifférence générale, réservée typiquement aux has-beens…
On a donc envie de défendre ce « petit film », qui reconstitue un fait divers réel des années 70, le kidnapping du fils d’un riche banquier par Tony Kiritsis, un homme se prétendant victime de cette banque, ruiné par le prêt qu’elle lui avait consenti pour l’achat d’un terrain qui devait servir à accueillir un centre commercial. La lutte de cet « homme ordinaire » (au comportement franchement psychopathique) contre l’écrasant système financier US, non régulé et indifférent aux souffrances du « petit peuple » avait généré une énorme vague de sympathie grâce au relais offert par les médias qui s’embarquait déjà dans des dérives sensationnalistes. Cette histoire, plus tragi-comique que tragique en fait, fait clairement écho dans notre esprit à l’assassinat du PDG d’UnitedHealthcare par Luigi Mangione en décembre 2024 (Van Sant a développé son film avant l’affaire Mangione, mais le miroir est troublant…).
Les qualités de La corde au cou sont évidentes : une interprétation remarquable, avec au premier plan un Bill Skarsgård sorti de ses personnages fantastiques (It, Nosferatu), mais qui génère le même genre de trouble inquiétant que lorsqu’il incarne des monstres ; une reconstitution convaincante, non seulement de la « vie quotidienne » et des décors des seventies, mais qui est également un écho du cinéma d’un Lumet par exemple (difficile de ne pas penser aussi à Un après-midi de chien, et on peut prendre la présence de Pacino au générique comme un clin d’œil), traversé pour l’occasion par des jeux brillants avec des images vidéo « réelles » ou « reconstituées » ; et surtout une belle intelligence de la réalisation, rappelant combien Van Sant peut être un brillant metteur en scène.
Pourtant, La corde au cou n’est pas un grand film, car il souffre de trop de petites faiblesses qui l’empêchent de décoller réellement. Comme si Van Sant embrassait trop de sujets pour bien les étreindre, les traiter, on ne sait plus au bout d’un moment ce qu’il veut nous dire (et la belle ambiguïté de la conclusion finit elle aussi par brouiller le propos du film…). Et comme si, en même temps, le film manquait de profondeur émotionnelle, restait trop à la surface de son histoire, sans jamais nous toucher réellement.
En définitive, Van Sant n’est pas vraiment de retour, malheureusement. Ce qui n’empêche pas de prendre plaisir à ce qui est peut-être finalement un simple post-scriptum tardif à une œuvre qui aura marqué le cinéma pendant au moins deux décennies.
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Eric Debarnot
