« Les Orphelins » : le regard d’Éric Vuillard sur Billy the Kid

À travers la courte vie de Billy the Kid, Éric Vuillard entreprend de dépoussiérer le mythe de la frontière et de montrer comment, née de la violence coloniale et génocidaire, la démocratie américaine s’est construite sur la brutalité du système capitaliste.

© Jean-Luc Bertini

C’est au conditionnel que s’écrit la vie de William Bonney – ou William McCarty, ou encore William Antrim – mort en 1881, à 21 ans, et plus connu sous le nom de Billy the Kid. Celui-là même qui, quarante ans plus tard, sous le regard tendre de Charlie Chaplin, allait devenir the Kid. Et c’est dans ce quasi vide biographique que s’insinue Éric Vuillard qui, à partir de quelques rares documents d’époque, entreprend dans Les Orphelins de rendre justice à ce petit vagabond dont la solitude et la faim ont fait un voleur puis un assassin.

Les-orphelinsÀ travers Billy, Éric Vuillard nous livre le portrait d’enfants perdus qui ont payé au prix fort leur soif de liberté, une « liberté folle et factice » qui les a vus mourir jeunes et pauvres. Autour de son héros, d’autres « orphelins », comme ce Jesse Evans, ‘un gamin de vingt ans, à demi cherokee » qui figure sur la photographie dont l’auteur nous dit qu’elle fut à l’origine de son livre. Il y apparait en compagnie d’une fille armée d’un revolver : deux jeunes gens qui sont « une insulte à l’ordre, à la carrière, à la famille, à tout ce qui leur a manqué. » En eux, comme en Billy, il voit non pas des criminels mais les victimes et complices d’un système qui s’est mis en place après la guerre de Sécession, associant la montée de la démocratie et l’essor du capitalisme à un projet colonial et génocidaire.

En mettant ses pas dans ceux de Billy the Kid, Éric Vuillard fait en effet bien plus que tenter d’arracher le desperado à sa mythologie. Il entend aussi éclairer l’histoire des États-Unis, comme il l’avait déjà fait dans en 2014 dans « Tristesse de la terre », à travers le personnage de Buffalo Bill et les photographies de son célèbre spectacle itinérant, le Wild West Show. Les Orphelins dit la violence de l’Ouest : pas celle, bien connue, dans laquelle baignent les westerns, mais celle qui est inhérente aux mécanismes de l’économie capitaliste. Dans cette Amérique de la frontière, Éric Vuillard affirme sa tendresse pour ces réprouvés qui comme Billy, « figure héroïque et pitoyable », sont là pour nous rappeler que la démocratie est née sur un charnier.

« Une histoire de Billy the Kid », dit le sous-titre. C’est en effet « son » Billy que nous raconte Éric Vuillard, revendiquant, à partir du presque rien que l’on sait de la vie du jeune hors-la-loi, « l’inexactitude, le flottement, l’impossibilité de savoir ». Ce récit, qui met l’Histoire à hauteur d’homme et dont chacun des dix-sept chapitres s’ouvre sur une petite photographie d’archives, il le met au service d’un objectif affiché : recomposer – interpréter – l’Histoire, pour dénoncer la brutalité du système capitaliste sur lequel se sont construits et ont grandi les Etats-Unis.

Anne Randon

Les Orphelins
Roman français d’Éric Vuillard
Éditions Actes Sud
176 pages – 20,90€
Date de parution : le 28 janvier 2026

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