Nos 50 albums préférés des années 80 : 22. U2 – The Unforgettable Fire (1984)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, The Unforgettable Fire des désormais mal-aimés U2, qui avaient alors encore « le feu sacré » !

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L’année 1984 est plutôt riche sur le plan musical, notamment en Angleterre, sur fond de grève très dure des mineurs, auxquels les artistes apportent en majorité leur soutien [1]. Une flopée de sortie d’albums importants, dont certains pourraient (devraient ?) se retrouver dans cette rubrique. Sans préférence ni exhaustivité, on peut citer ceux de la consécration, à tout le moins commerciale (Born in the USA de Springsteen, Like a Virgin de Madonna, Ocean Rain d’Echo and the Bunnymen’ ou la Purple Rain du Prince révolutionnaire),de la confirmation de belles promesses comme Red Sails in the Sunset de Midnight Oil ou Reckoning de R.E.M. Ceux d’une naissance très réussie comme le LP éponyme des Smiths, Swoon de Prefab Sprout ou Diamond life de Sade, ou encore de la renaissance notamment de Queen (The Works) ou le Café Bleu de Paul Weller et son Style Council. Quelques bizarreries largement sous-cotées, pour faire jeune, telles It’s my life de Talk Talk, ou Stop Making Sense des Talking Heads. Bref, une profusion de belles galettes dans des styles différents, sans oublier quelques ratages. Outre un de ceux cités ci-dessus, selon certains (!), le Tonight bowien ou le New Sensations de Lou Reed.

The UF RectoL’album de U2 sorti cette même année est proprement inclassable, du moins dans une des catégories citées ci-dessus. Il marque un tournant pour les Dublinois, d’adoption pour The Edge, né dans la banlieue de Londres de parents gallois et Adam Clayton, né près d’Oxford et venu à Dublin à l’âge de cinq ans.  Pas question de surfer sur le succès de l’album précédent, War, avec qui le groupe a conquis l’Europe, U2 a besoin d’un nouveau souffle pour convaincre le reste du monde.

Exit donc Steve Lillywhite, le producteur des trois premiers opus. Ce dernier leur facilitera la tâche en indiquant qu’il avait déjà écorné la règle qu’il s’était fixée, selon laquelle il ne pouvait collaborer avec un groupe plus de deux albums consécutifs. De toute façon, le groupe veut explorer de nouveaux horizons, notamment en termes d’espaces sonores. Toujours féru de technologie, The Edge expérimente depuis quelques mois des delays digitaux, et forgera ces textures atmosphériques qui deviendront sa signature. Une nouvelle oreille et de nouvelles idées, voilà ce qu’ils recherchent. Après le refus de Conny Plank [2], ils jettent leur dévolu sur la légende Brian Eno. Cependant, tant l’entourage du groupe que le créateur de ‘l’ambient music’ sont pour le moins hésitants. Chris Blackwell, le fondateur d’Island Records, tout en reconnaissant le talent du producteur, craint un moindre succès commercial, ou en des termes plus choisis, que « leurs fans les plus jeunes ne se détournent d’eux » [3]. Eno lui-même semble un peu lassé de la production musicale, et est plus tourné vers la vidéo. Il s’interroge sur sa collaboration possible avec un groupe de rock à l’aune de son aventure vite avortée dans Roxy Music, quand lui n’a, la plupart du temps, participé aux albums d’artistes en solo (Bowie et David Byrne notamment, à la notable exception, il est vrai, des Talking Heads). Peut-être aussi que le groupe n’a pas assez l’esprit « art school », comme ceux avec qui il avait collaboré jusqu’alors [4]. Finalement, après plusieurs entretiens avec le groupe, dont une conversation téléphonique décisive avec Bono [5], Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno (ouf !) accepte de produire l’album, à la condition d’emmener avec lui un jeune ingénieur du son québécois, Daniel Lanois, avec qui il avait collaboré sur le disque  Appolo – Atmospheres & Soundtracks, sorti l’année précédente.

The UF VersoLe duo apportera sans conteste un nouvel élan atmosphérique et de nouvelles textures, notamment par l’emploi de boucles de synthétiseurs ou d’arrangements de cordes. Ils poussent le groupe à l’expérimentation pour privilégier l’ambiance au rock héroïque de leur débuts, à utiliser des effets de delay ou de sustain (e-bow). La basse est plus mélodique, plus ronde, moins écrasante, et la batterie moins martiale, plus subtile, en polyrythmie. Si les textes sont toujours aussi engagés, ils sont plus métaphoriques, plus évocateurs. Les parties vocales sont souvent doublées dans le mix, affublées d’une longue reverb et accompagnées de chœurs, chantés par Christine Kerr alias Chrissie Hynde la « pretender ». The Edge résumera ainsi la collaboration avec le producteur : « J’ai pu apprécié comment Eno a bâti sa carrière sans aucun talent particulièrement remarquable [dans la pratique d’un instrument] mais avec une collection d’aptitudes que vous pourriez qualifier de seconde zone. Mais sa façon bien à lui de les utiliser et sa détermination stimulante à explorer des territoires musicaux nouveaux le rendent tout à fait unique. Je ne me considère pas de même comme un virtuose de la guitare. Mon seul talent, s’il existe, est mon approche non-conventionnelle de la guitare, notamment  par l’utilisation d’effets. J’utilise à fond mes capacités, plutôt limitées, en recherchant une approche nouvelle tant dans la production, l’écriture ou le jeu. J’aime beaucoup travailler avec lui parce que j’ai vu qu’il est dans ce même esprit. » [6]

 

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Session à Slane Castle, mai 1984. Crédit : U2.com

Après avoir répété dans une ancienne tour de guet près de Dublin, tout ce petit monde investit à partir d’avril 1984 le Slane Castle, construit au XVIIIème siècle non loin de la frontière avec l’Ulster, et au pied duquel des concerts rassemblant 80.000 personnes sont organisés depuis 1981, et où le groupe se produira à l’été 2001. Ils enregistrent le plus souvent en live pour conserver l’aspect spontané que recherchent Eno et Lanois, et profitent de la réverbération naturelle qu’offre notamment la salle de bal de la vénérable bâtisse [7].

Eno insiste sur deux choses : ambiance spatiale et silences. Les instruments sont répartis en stéréo pour élargir le champ sonore, et renforcer le caractère émotionnel : les synthés et les chœurs à gauche/droite, la voix et la basse au centre.  Les automations de volume et de panoramique sont utilisées pour guider l’auditeur, et créer une ambiance plus dramatique. Les titres alternent entre l’épique et des moments plus calmes.

The UF Side 1Une longue ouverture, A sort of Homecoming, interpelle immédiatement  l’auditeur :  à l’écoute de la musique, on n’entend guère les retrouvailles avec ce que le groupe a fait jusqu’ici, mais la patte ambient du duo de producteurs. Bono cite ouvertement Paul Celan, poète roumain de langue allemande et naturalisé français dans les années 50, pour qui « Poetry is an kind of homecoming » [8], en fait un retour vers soi. Des images cinématographiques, presque une rêverie impressionniste  et introspective sur la mort (petite) et la renaissance (« She will die and live again tonight »), ou le doute  spirituel (« across the fields of mourning to a light that’s in the distance ») qui doit conduire à une renaissance. Une entrée en matière surprenante et magistrale.

Pride (in the name of Love) est évidemment le premier hymne du nouveau U2. D’une structure standard du rock, donc immédiatement accessible, l’évocation du pasteur Martin Luther King emprunte, par son côté répétitif, aussi au gospel, même si au départ, Bono pensait plutôt  à une référence à l’attentat de 1981 visant… Ronald Reagan.  Le mix est excellement construit, chaque instrument est à sa (bonne) place, aucun ne domine. Avec un rythme de batterie processionnaire et une basse d’une présente discrétion, cette chanson est remarquable pour l’époque par une des premières utilisations (à mon sens réussie) d’un double delay à modulation synchronisé en stéréo [9], qui crée tout à la fois une atmosphère mélancolique et puissante. Le riff fait écho (!) à celui d’un de leurs premiers tubes, I will follow, mais The Edge le pousse dans des retranchements peu entendus, avec une rythmique de la main droite vraiment métronomique.  Des petites séquences au synthé pendant le pont et les refrains renforcent la texture atmosphérique. Les couplets sont plus parlés que chantés, au contraire des refrains, d’abord suppliques, puis triomphants. La voix est légèrement compressée et affublée d’un léger écho. Un hymne intemporel, chic et entraînant pour paraphraser Daniel Balavoine.

Le titre suivant, même s’il est moins connu (lui n’est pas sorti en single), poursuit dans la même veine. Bono y évoque la perte d’un ami victime d’une overdose (volontaire) d’héroïne le jour de ses dix- huit ans. « Such a nice day to let it go ». Wire, c’est le fil de la vie que l’on coupe, de cette vie qui ne tient  parfois qu’à un fil. C’est aussi la culpabilité de n’avoir rien pu faire (« Guilty of the crime ») et la colère devant cette vie gâchée… (« I can’t believe it »). Le thème contraste avec l’énergie frénétique de la musique. Le guitariste joue brillement avec son double delay modulé et la basse est lourde de compression à souhait. U2 semble ainsi quelque peu revisiter, à bon escient et la sauce Eno, ses succès d’antan.

The UF image 3Le titre Unforgettable fire est d’abord celui d’une exposition itinérante de peintures et de dessins réalisées par des survivants des bombardements nucléaires au Japon, que le groupe verra lors de sa tournée War lors d’une étape à Chicago. Bono trouvera que le titre sonne parfaitement pour un album mais aussi pour une chanson. Pourtant, aucune allusion à cette tragédie dans le chant. Celui est plutôt une suite d’images sur l’amour, et les (mauvais) présages de la fin d’une relation (« So sad to besiege your love, so head on », « Stay tonight in a lie » et fait écho (là aussi) à …Homecoming. On compte plusieurs mélodies au chant, deux pour les couplets et trois pour les refrains. Une vrai symphonie ambiante, pleine de notes harmoniques, et renforcée par la présence d’un piano, une suite de notes sortie d’un jam avec le clavier de Blondie et retravaillée (réminiscence de New Year’s Day ?) et d’arrangements de cordes de N. Kelehan, chef de l’orchestre de la radio-télévision irlandaise.

Promenade apparaît un peu, à la Van Morrisson, une influence majeure du groupe, comme la rêverie d’un promeneur solitaire évoquant les bars, le snooker, le football, la musique, le Coca, et une idylle qu’il espère toujours reconquérir. Le « spiral staircase » évoque sans doute l’escalier en colimaçon que Bono a fait aménager dans la tour Martello à Bray, acquise peu de temps auparavant avec son épouse Ali [10]. La seule chanson dont il dira qu’elle a été écrite pour elle. Son « stairway to heaven » menant à la chambre à coucher : « Turn me around tonight, through spiral staircase to the higher ground ».

The UF Side 2L’instrumental 4th of July est en fait une jam session enregistrée à la volée par Eno, le jour de la fête nationale américaine, mais aussi celui de la naissance de la fille de The Edge, Hollie, dont Bono sera le parrain. Basse lancinante et répétitive, un soupçon de pedal steel, et un traitement des guitares par effet d’écho au bottleneck, dont le son ressemble à s’y méprendre à celui d’un clavier. Une expérimentation spatiale typique de la patte du duo anglo-québécois, un moment de calme avant la tempête.

Retour au thème de la tentation de l’addiction à l’héroïne avec Bad, un combat auquel chacun est vulnérable. Le désespoir (desperation) doit conduire à la revelation, celle de l’action, wide awake!, quand son pote s’enfonce, même si l’on sait que ce sera sans doute en vain. Une rythmique percussive, des battements d’un cœur qui semble s’emballer sous l’effet de la dope, de longues notes de basse plutôt dub, une musique lancinante, avec cette boucle au synthétiseur de quatre notes. La guitare est toute en toucher et répétitions, jusqu’à reprendre en transition le riff entendu sur Wire. Une chanson de six minutes faite pour le live. Une des plus fortes interprétations pour ma part sera celle du Live Aid, magnifiée par la reprise d’extraits de Ruby Tuesday (of course), et de Sympathy for the Devil des Stones ainsi que du Satellite of Love de Lou Reed.

Sur Indian Summer Sky, la basse d’Adam Clayton frissonne de l’esprit torturé des villages amérindiens de Long Island sur les cendres desquels a été bâtie New-Amsterdam, future New-York [11]. D’un côté les grands espaces, de l’autre l’âme et le cœur. Quelques images de nature indéfinissables. Le refrain « So wind goes through to my heart, so wind goes through to my soul » sonne presque comme la résultante d’une stratégie oblique chère à Eno [12]. Une musique post-punk plus sombre et presque dansante.

Avec Elvis Presley & America, Eno et Lanois revisitent clairement la première backing-track de l’album, et demandent à Bono d’improviser des paroles, quasiment en scat, à partir de la biographie du King par A. Goldman qu’il était en train de lire, notamment sur le déclin d’Elvis à partir du début des années 70. Stratégie oblique là encore. Sur le disque, le résultat apparaît presque comme une expérimentation inachevée. Comme un symbole du départ prématuré de Brian Eno avant la fin du mixage de l’album, laissant au seul Daniel Lanois le soin de le terminer.

The UF image 4Cet album audacieux et fondateur du nouveau son U2 a donc marqué un premier tournant musical pour le groupe. La réédition de 2009 contient quelques B-sides, dont ils ont le secret comme The Three Sunrises, Love’s tumbling down ou Boomerang (I et II). Il a rencontré un succès commercial (inespéré pour Chris Blackwell) avec près de 5 millions d’exemplaires vendus dans le monde. Pour la critique, c’est plus mitigé : très favorable pour la BBC, moyen pour the Village Voice ou le NME, et descendu (en flammes bien entendu) par Rolling Stone [13].

Ce qui n’empêchera pas ce dernier de déclarer l’année suivante U2 « groupe de la décennie » dans le numéro n° 443 du 18 mars 1985, soit deux ans avant le flamboyant The Joshua Tree, et ses successeurs. Un incendie inoubliable et que l’on ne pourra plus jamais circonscrire.

Stephan Triquet

U2 – The Unforgettable Fire
Label : Island Records
Date de publication : 1er octobre 1984 (réédité en version deluxe le 26 octobre 2009) .

[1] The Clash notamment donnera deux concerts en décembre 1984 à la Brixton Academy au profit des mineurs en grève. L’année suivante, sous l’impulsion de B. Bragg, J. Dammers et P. Weller naîtra le Red Wedge, un mouvement anti-Thatcher retracé dans le documentaire Days like these.

[2] Producteur de toute la scène krautrock du milieu des années 1970 (Neu !, Can), en plus du Autobahn de Kraftwerk jusqu’au… premier album des Rita Mitsouko début 1984 contenant notamment Marcia Baila.

[3]U2 Revolution’ de Mat Snow, Crestline Books, 2019

[4]Bono par Bono – Conversations avec M. Assayas’, Grasset, 2005.

[5] « le plus grand démonstrateur de tous les temps », interview par R. Murray dans Clashmusic.com, 2009

[6] Interview de Will Groves dans musicradar.com, 28 déc. 2024.

[7] Voir notamment le documentaire sur la génèse de l’album consultable ici.

[8] Dans ‘le Méridien’, discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Georg Büchner à Darmstadt le 22/10/1960.

[9] Le tout étant retraité par un synthétiseur pour augmenter le sustain.

[10] The stories behind every U2 song, par Niall Stokes, Carlton books 1997.

[11] Ce que rapporte Bono dans le livre de Niall Stokes, op. cit.

[12] Méthode stimulant la créativité basée sur des cartes élaborée dans le milieu des années 70 avec P. Schmidt, et expérimentée notamment par Eno pendant sa ‘trilogie berlinoise’ de Bowie puis plus tard les Talking Heads.

[13] Pour la BBC, ‘a record of great, moving beauty’. Rolling Stone dans son édition du 11 octobre 1984 qualifiera l’album de ‘flawed’ (‘défectueux’)

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