Neil Young & The Chrome Hearts – As Time Explodes : « No more Great Again ! »

Nul n’avait réellement besoin d’un nième album live de Neil Young, mais lui a encore et toujours des choses à nous dire. Le moins que nous puissions faire, c’est de les écouter. Et d’y prendre, encore une fois, du plaisir.

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Neil Young à l’Adidas Arena – Photo : Pascal Anthiaume

S’il y a une chose qui est certaine, c’est que le monde a besoin d’un artiste comme Neil Young, quelqu’un qui, comme le Boss, perpétue inlassablement, en dépit des années qui passent, des valeurs humaines du siècle dernier qui sont actuellement battues en brèche. Mais on peut affirmer avec la même assurance que le monde n’a, par contre, absolument pas besoin d’un autre enregistrement live du Loner, tant la liste de ses albums enregistrés en public est désormais littéralement interminable. La postérité peut très bien se contenter d’une poignée de chefs d’oeuvre : le Live at Massey Hall (1971) comme sommet acoustique, le terrible Time Fades Away (1973) comme illustration idéale de la face la plus chaotique de Neil, le très sombre Tonight’s The Night Live at the Roxy (1973 également), le Live Rust (1978) témoignant de sa transition vers une apocalypse électrique sous l’influence du punk rock, Arc-Weld (1991) comme souvenir de ce que peut donner une colère politique aux commandes d’un bulldozer grunge / sonique. A côté de ces merveilles, tout le reste résonne moins fort, même si chacun d’entre nous a en réserve trois ou quatre autres enregistrements qu’il chérit, pour des raisons souvent intimes, ou en tout cas personnelles (pour moi, ce serait le concert au festival Rock in Rio à Madrid de 2008, avec le final sublime sur la reprise de A Day In The Life des Beatles, mais ça c’est moi…).

As Time ExplodesUne fois admis que ce As Time Explodes ne pourra jamais s’inscrire parmi ces lives légendaires, et se placerait plutôt dans la lignée du Year of the Horse de 1997 (liste de titres contre-intuitive ne respectant pas les setlists de la tournée 2025, refus du spectaculaire, démarche de « documentaire émotionnel » sur ce que ces concerts en compagnie de The Chrome Hearts ont été), chacun d’entre nous y trouvera sans problème de quoi activer soit sa nostalgie d’une époque révolue, soit son admiration pour le vieux tigre qui rugit encore, à 80 ans.

Si le concert parisien à l’Adidas Arena en juillet 2025 avait été une semi-déception par rapport à nos attentes sans doute trop élevées, nous avions apprécié le fait que Neil était moins « fragile » que nous le craignions (sa voix, bien abimée, était toujours plus convaincante que celle de Paul McCartney !). Et le jeu très fluide de Micah Nelson à la guitare, ainsi que l’élégance du vétéran de Spooner Oldham aux claviers, renouvelaient certaines chansons en s’éloignant de la brutalité primitive du Crazy Horse. Ce As Time Explodes confirme que nous n’avions pas rêvé, et que la musique du Loner tient parfaitement la route sans avoir besoin de s’appuyer sur les béquilles de la nostalgie, justement.

Il y a la colère politique incendiaire de Neil qui s’exprime violemment sur le nouveau titre, Big Crime, avec des paroles qui n’y vont pas par quatre chemins : « No more money to the fascists, the billionaire fascists / Time to blackout the system / No-no more great again, no more great again / Time to blackout the system / Got big crime in DC at the White House » (Plus d’argent pour les fascistes, les milliardaires fascistes / Il est temps de paralyser le système / Plus de « Great Again », plus de « Great Again » / Il est temps de paralyser le système / Il y a de gros crimes à Washington, à la Maison Blanche), mais son engagement se retrouve régulièrement rappelé : sur Long Walk Home, le « From Vietnam to old Beirut » devient « From Canada to Ukraine« , Neil rappelant les « trahisons » de l’administration US actuelle vis à vis de ses alliés.

Bien sûr, on pourra regretter l’enchaînement prévisible des ultra-classiques déjà présents sur beaucoup trop d’albums live : Cortez The Killer, After The Goldrush et Like a Hurricane n’atteignent pas ici leur grandeur passée. Il est beaucoup plus intéressant de réécouter la version dantesque – et colérique – du Be The Rain (de Greendale, un album étonnant et sous-estimé) qui s’était avérée le sommet du concert parisien, ou l’interprétation chaotique et par là-même prenante du vieil Ohio, chant de révolte contre la violence fédérale qui fait évidemment écho aux horreurs perpétrées en ce moment par ICE…

Ou encore le conclusif Silver Eagle, seul extrait du dernier album studio de Neil, une chanson « traditionnellement country » écrite à propos d’un autocar traversant les étendues – aussi bien géographiques que temporelles – des Etats-Unis, les vrais, ceux que nous aimons toujours. Un titre « mineur » dont Neil a choisi un extrait pour intituler cet album : « As time explodes / Full of stories, both yours and mine » (Alors que le temps explose / Rempli d’histoires, les tiennes et les miennes). Ce qui, in extremis, explicite ce dont parle Neil Young en 2025 / 2026 : quand le temps impitoyable fait son œuvre, il n’efface ni les chansons, ni les gens, ni leurs histoires, il les change, les déforme. Mais les chansons, les gens, leurs histoires restent.

Eric Debarnot

Neil Young & The Chrome Hearts – As Time Explodes
Label : Reprise
Date de parution : 29 mai 2026

 

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