Largement surévalué par la critique, The Plague est un nouveau film sur les mécanismes du harcèlement, qui nous bluffe par sa maîtrise formelle, mais échoue à en faire quoi que ce soit de nouveau et de pertinent.

The Plague (soit « la Peste », en français, une peste qui ne doit rien à l’allégorie « camusienne », d’où sans doute l’absence de traduction française), c’est une maladie imaginaire qui, dans les jeux passablement pervers auxquels se livre une bande de garçons de 12 à 13 ans durant un stage de formation au water-polo, désigne un motif d’exclusion et de persécution de l’un d’eux. Le sujet du premier film, très remarqué dans certains festivals (Cannes, Deauville), et accueilli par les superlatifs de la presse US, du jeune réalisateur Charlie Polinger, est donc – tout simplement – le harcèlement (scolaire, si l’on veut), et les mécanismes de leadership, de domination des autres et de la masculinité éternellement toxique. Un bon sujet.

La critique anglo-saxonne a immédiatement dégainé son incontournable – et unique – référence en la matière, l’inépuisable Lord of the Flies (Sa majesté des mouches) de William Golding. Bien. Une partie de la critique française a cité le film de Claire Denis, Beau Travail, comme inspiration possible (les corps masculins exposés, le refoulement de la douleur, etc.) dans une version pré-adolescente. Très bien.
Les premières images du film – celles reprises par l’affiche – sont stupéfiantes, et l’accompagnement musical, quasiment uniquement vocal, est saisissant. On se prépare donc à savourer un film audacieux sur un sujet inépuisable. On apprécie rapidement l’interprétation des enfants, remarquable, témoignant sans doute d’une direction d’acteurs très sûre et très fine. Jake (Kayo Martin), le « bully », le maître du jeu, est lumineux et diabolique, immédiatement et parfaitement haïssable ; Eli (Kenny Rasmussen), le pestiféré, est un beau personnage, complexe, plus adulte que le reste de la troupe, qui n’a pas le profil classique de la victime, mais dégage un sentiment d’altérité très fort ; Ben (Everett Blunck, très juste, qui devrait aller loin) est le témoin horrifié, qui accepte d’abord de se conformer aux règles établies par Jake pour s’intégrer, avant de tomber lui-même dans le piège. Le seul adulte du film, le « coach » (interprété par un Joel Edgerton toujours excellent, qui a co-produit le film), comprend rapidement ce qui se passe, mais échoue à mesurer les enjeux et la gravité de la situation. On pressent le drame qui va se jouer, et une fin « terrible ».
Pourtant, non. Polinger aligne les scènes suspendues, hypnotiques, avec une maîtrise étonnante pour un aussi jeune réalisateur. Certains passages du film sont littéralement magnétiques (on pense par exemple à l’équivalent « féminin » des corps des pré-ados filmés sous l’eau, un ballet aquatique gracieux qui matérialise l’écart entre la violence masculine et la sensibilité féminine). Mais, peu à peu, on se rend compte que Polinger n’a aucune idée de ce qu’il pourrait faire à partir de ces brillantes prémisses. The Plague tourne en rond, et l’idée de frôler le « body horror » très à la mode en ce moment, en suggérant que la fameuse « peste » puisse être en fait réelle, se révèle une fausse solution pour sortir de l’impasse dans lequel le film se retrouve.
The Plague reste irrémédiablement bloqué dans une stylisation qui se suffit à elle-même, et qui se transforme en un maniérisme étouffant, tuant aussi bien les émotions que les idées du film, qui sont loin d’être stupides, mais n’en restent pas moins superficielles. On aime bien le concept de la « contagion » comme dispositif social (on s’approche des « pestiférés » à ses risques et périls), ou du corps comme matérialisation du champ de bataille (le côté Beau Travail du film), mais Polinger n’en fait absolument rien, au delà de l’énonciation. La démonstration reste finalement très classique, aucune vérité n’est révélée, et le spectateur s’ennuie.
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Eric Debarnot
