Marjane l’esprit libre, morte de chagrin

Marjane Satrapi restait l’une des voix précieuses d’un Iran rêvé, libre et démocratique. L’autrice de l’excellent Persépolis est décédée ce 4 juin 2026, à l’âge de 56 ans, plus d’un an après la disparition de Mattias Ripa, son mari et compagnon de vie.

Nous aussi, sommes infiniment tristes à Benzine. Selon un communiqué de ses proches, Marjane Satrapi serait « morte de tristesse », jamais remise de la mort de son cher et tendre. Dans Persepolis, elle s’en prenait avec force et causticité au terrible régime des Mollahs. Elle n’aura donc pas assisté à la chute de ces tyrans, qui ont survécu une fois de plus à la dernière révolution du mois de janvier et semblent même s’être renforcés avec les attaques récentes d’Israël, en collaboration avec les Etats-Unis d’un Trump peu disposé à reconnaître qu’il s’est totalement fourvoyé.

Puisse son esprit de femme libre hanter ce système mortifère jusqu’à son effondrement final et inévitable. La question est de savoir combien de temps cela prendra. On ne tue jamais le désir de liberté, on peut lui mettre des chaînes mais cela ne peut jamais durer éternellement. Et un jour peut-être, aurons-nous la chance de découvrir ce pays magnifique hérité d’une Perse millénaire, lorsque le voile noir qui le recouvre sera déchiré par les hurlements répétés de citoyens avides de liberté. Et ce, malgré la répression féroce d’un régime aux abois, qui ne fait que protéger une caste corrompue, très peu religieuse, sans autre stratégie que de se survivre à elle-même.

Née en Iran, Marjane Satrapi fut élevée dans une famille progressiste et cultivée, et grandit sous le régime du Shah puis sous la République islamique après la révolution de 1979. Adolescente, elle est envoyée seule à Vienne pour ses études, avant de revenir en Iran, puis s’installer définitivement en Europe — d’abord à Strasbourg, puis à Paris.

C’est avec Persepolis (L’Association) qu’elle s’impose sur la scène internationale. Cette autobiographie en bande dessinée retrace son enfance et son adolescence entre Iran et Europe, sur fond de révolution islamique et de guerre Iran-Irak. Le succès est mondial : traduit dans une trentaine de langues, l’ouvrage devient une référence du genre. L’adaptation animée qu’elle coréalise avec Vincent Paronnaud en 2007 remporte le Prix du Jury à Cannes et est nommée aux Oscars.

Persepolis : chronique d’un exil iranien

Au-delà de Persepolis, elle coréalise, toujours avec Vincent Paronnaud, Poulet aux prunes (2011), film en prises de vues réelles mêlant onirisme et mélancolie, adapté de sa bande dessinée.

Voix importante de la diaspora iranienne, elle s’est exprimée régulièrement sur les droits des femmes, la liberté d’expression et la situation politique en Iran — notamment lors du mouvement Femme, Vie, Liberté à partir de 2022. Elle avait acquis la nationalité française et était devenue l’une des figures culturelles les plus connues issues du monde iranien.

C’est le moment de lire ou relire Persepolis, pour accompagner cette belle âme là où elle doit aller, dans une autre dimension peut-être, un refuge pour l’éternité pleinement mérité, d’où elle nous pourrait nous envoyer une pluie d’amour sous un sublime arc-en-ciel.

Laurent Proudhon

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