A travers le retour dans sa maison de famille d’une jeune Tunisienne qui vit désormais en France, Leyla Bouzid s’interroge subtilement sur la difficulté de trouver et de faire reconnaître son identité lorsqu’on vit entre deux cultures.

Cinq ans après Une histoire d’amour et de désir, À voix basse, le troisième long métrage de Leyla Bouzid, suit le retour dans sa famille de Lilia, une jeune Tunisienne venue assister, à Sousse, aux funérailles de son oncle Daly. Désormais installée à Paris où elle a bâti sa carrière professionnelle – elle est ingénieur – , Lilia n’a pas fait le voyage seule : elle est accompagnée d’une « amie », Alice, qu’elle dépose dans un hôtel à bonne distance de la maison de sa grand-mère, et dont on comprendra rapidement qu’elle est sa compagne. De ce voyage placé sous le signe du deuil, Lilia fera bientôt une enquête autour d’un secret familial qui fait écho au sien.
Au coeur d’À voix basse, une maison chargée de la mémoire de toutes les générations qui s’y sont succédé – Leyla Bouzid a d’ailleurs choisi de tourner dans la demeure de sa propre grand-mère. Elle est le lieu où hommes et surtout femmes de tous les âges se côtoient, avec ses espaces dévolus aux uns ou aux autres, son escalier qui sépare autant qu’il relie. Pour Lilia (Eya Bouteraa), elle est l’écrin des souvenirs d’enfance qui ne tardent pas à surgir ça et là au détour d’un couloir, d’une pièce plongée dans le clair-obscur, lui rappelant les moments heureux partagés avec son frère et sa sœur. C’est cette maison aussi qui, tel un rempart contre le monde extérieur, protège les secrets nés des non-dits et des mensonges, qui symbolise à la fois la cohésion de la famille mais aussi tout ce qui divise ses membres. En écho à l’homosexualité que Lilia s’efforce de cacher à presque tous les siens – seuls son père et sa sœur sont dans la confidence – celle de l’oncle défunt, retrouvé mort nu dans la rue – un secret de polichinelle qui va, peu à peu, se dire au grand jour. À partir de là, l’enjeu du film s’annonce double : dans quelles circonstances Daly est-il mort ? Lilia réussira-t-elle à parler de son orientation sexuelle à sa famille ? C’est en enquêtant obstinément sur le mystérieux décès de son oncle que Lilia trouvera peu à peu le courage de dévoiler la nature de sa relation avec Alice (Marion Barbeau). Un acte de militantisme, parfois teinté de provocation, dans un pays où l’homosexualité est non seulement considérée comme une offense à la morale et à la religion – y compris par la jeune génération – mais se voit aussi punie par la loi.
Le retour à Sousse s’annonçait difficile pour Lilia, écartelée entre deux modes de vie, deux cultures, deux religions, et il le sera, au-delà même de ses craintes. Pour sa famille, elle est un objet de curiosité et de réprobation – ni mère ni même épouse à son âge, sacrifiant sa vie de femme à sa carrière professionnelle et qui plus est, exerçant «un métier d’homme » ! Pourtant, ce que nous offre Leyla Bouzid, c’est le tableau touchant d’une famille composée essentiellement de femmes unies par des liens indéfectibles. Entre la fille, la mère (Hiam Abbas), la tante (Feriel Chamari) et la matriarche (Salma Baccar), trois générations de femmes très différentes les unes des autres, l’amour est constamment présent, palpable à travers les regards, les gestes de tendresse, les silences chargés d’émotion ou ces conversations animées où se mêlent, avec le plus grand naturel, l’arabe et le français. N’empêche : comme le fait remarquer un policier à Lilia, difficile d’échapper au sentiment d’avoir, en partant à l’étranger, trahi son pays et sa famille. Pourtant, ce retour à Sousse sera pour elle, au fil des rencontres et avec l’aide d’Alice, l’occasion de creuser son identité, d’explorer cet entre-deux qui est désormais son territoire. Ces six jours de deuil lui permettront de réfléchir à cette « malédiction » de l’homosexualité qui pèse sur la famille de génération en génération et de la dépasser en cessant de se renier et en affirmant tout haut ce qui jusque-là ne se disait qu' »à voix basse ».
À voix basse est un film plein de délicatesse même si je ne lui trouve pas la grâce d’Une histoire d’amour et de désir – un peu trop didactique et démonstratif, un peu trop long aussi à mon goût. Accompagné par la clarinette de Yom et porté par le jeu sensible d’ Eya Bouteraa (Lilia) dont ce sont les débuts à l’écran et de Marion Barbeau (Alice), il ne manque pourtant pas de qualités, mêlant intelligemment l’intime et le politique pour montrer la complexité de la transmission, sonder les fractures invisibles, révéler les héritages cachés. Ainsi Leyla Bouzid fait-elle de cette maison ancestrale un chaleureux microcosme où parviendra finalement à s’exprimer la Tunisie plurielle.
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Anne Randon
