Un film sur le porno qui refuse la leçon de morale. Un premier long métrage qui prend des risques là où d’autres se contenteraient de dénoncer. Truly Naked, sorti sur nos écrans beaucoup trop discrètement, est une belle surprise. Et une vraie gifle.

« Le vrai hardcore, c’est la tendresse » ??? Mais qu’est-ce que c’est que cette accroche niaise et moralisatrice, inventée par les distributeurs français pour rassurer le chaland potentiellement effrayé à l’idée qu’on le voit rentrer dans la salle d’un cinéma projetant un film interdit aux moins de 16 ans sur le business du porno ? Difficile d’être plus éloigné du propos de Muriel d’Ansembourg dans son très beau et très audacieux Truly Naked, qui est tout sauf un film consensuel ou une leçon de morale… Comme s’en rendront compte les cinéphiles qui auront déniché cette perle condamnée à végéter au dernier rang des sorties de la semaine : « cachez ce film que je ne saurais voir », en quelque sorte…

Truly Naked raconte l’histoire d’Alec, adolescent introverti, qui participe en tant qu’opérateur (il filme…) au business de son père, acteur réputé de vidéos pornographiques. Comme beaucoup de jeunes confrontés très tôt à la représentation du sexe via le porno, mais à un degré plus élevé du fait de son implication personnelle dans la réalisation des images, sa conception du désir, et par là-même de l’amour, est façonnée entièrement par cette vision masculine et toxique. Sa rencontre avec Nina, une camarade de classe, avec laquelle il doit réaliser un exposé sur l’addiction au porno sur Internet, va lui faire connaître son premier amour, mais va surtout faire exploser sa cellule familiale, réduite, depuis le décès de sa mère, à faire fonctionner ce « business » qui en est la seule source de revenus.
Oui, Truly Naked est une histoire de passage d’un adolescent à l’âge adulte, avec les conflits que cela suppose avec les parents. Oui, Truly Naked aborde frontalement le sujet actuel – important – de la contamination du comportement des ados par le porno, avec tout ce que cela entraîne de nécessité de redécouvrir le désir, les sentiments, la nature de l’amour. Mais, heureusement, Truly Naked est bien plus que ça. Ou tout au moins, les chemins que Muriel d’Ansembourg emprunte sont loin d’être balisés. Et sont même singulièrement audacieux.
Il y a d’abord cette inclusion de scènes de filmage des vidéos pornographiques, avec une gradation du plus « acceptable » (la « jolie » scène d’ouverture avec la jeune femme au corps peint en or) au plus insoutenable (une scène littéralement terrifiante, de pure horreur, dont nous ne dirons rien, mais qui nécessite de prévenir les spectateurs les plus sensibles : ce film, au-delà de son interdiction aux moins de 16 ans, n’est pas pour tous !). Et, de manière encore plus intéressante, Truly Naked décline des choix courageux : ne pas être dans la condamnation systématique du porno et de ses « créateurs et participants », en explicitant clairement que 1) le porno est finalement un autre aspect du capitalisme, qui force les plus démunis à y recourir pour subsister, pour survivre, et 2) que s’il retranscrit une vision masculiniste dégradante pour la femme, il n’est pas impossible d’y trouver là aussi « une famille », une sorte de refuge contre l’hostilité du monde. Les beaux personnages du père (Andrew Howard, formidable), à la fois abusif mais profondément aimant, et de sa partenaire habituelle, Lizzie (Alessa Savage, encore quasi inconnue, mais qui crève l’écran), sont là pour éviter tout simplisme dans la description et la condamnation du « porno ».
Ce regard nuancé, mais sans compromission (il n’est pas question d’accepter l’inacceptable, mais de reconnaître l’humanité, même lorsqu’elle n’est pas évidente) de Muriel d’Ansembourg, dont c’est le premier long métrage, s’enrichit d’une belle justesse des scènes d’intimité entre les deux adolescents : tous deux sont très justement interprétés (Caolán O’Gorman et surtout Safiya Benaddi devraient aller loin…) et superbement filmés dans un cadre non précisé, mais qui évoque une côte sauvage du Nord du Royaume-Uni ou de l’Irlande.
Finalement, la seule chose qui s’est avérée décevante, à notre goût, c’est la toute dernière scène, avec ce qui a tout de la fausse bonne idée-choc, recyclant l’idée déjà bien usée que le cinéphile est lui aussi un voyeur. C’est une conclusion « gimmick » qui n’apporte rien à Truly Naked, et ne fait que trahir une inexpérience – bien normale – chez Muriel d’Ansembourg. Après un tel film, on attend beaucoup de ses prochaines œuvres !
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Eric Debarnot
