[Essai] « Frank Ocean, Les Garçons ne pleurent jamais », de Nicolas Rogès : Boys Do Cry

Avec Frank Ocean, Les Garçons ne pleurent jamais, Nicolas Rogès se plonge dans l’oeuvre de Frank Ocean au travers de son impact musical et culturel ainsi que de ses inspirations artistiques.

Frank Ocean au Coachella Music Festival – 2012, Fred von Lohmann, source : commons.wikimedia.org

Cela fait dix ans que Frank Ocean n’a pas sorti de nouvel album. Dix années qui n’ont en rien altéré le mythe tandis que son influence sur la musique populaire actuelle s’est renforcée, comme le montre entre autres un Dijon et un Blood Orange. Auteur d’une estimable biographie de Kendrick Lamar, Nicolas Rogès s’attaque donc à cette figure artistique avec Frank Ocean, Les Garçons ne pleurent jamais.

La biographie tente de cerner Ocean au travers de son apport à la musique en tant qu’art et industrie ainsi que des évolutions sociétales de la communauté noire américaine auxquelles son travail a participé. D’abord le rappel que la musique c’est avant tout des lieux qui contiennent une histoire et des courants artistiques.

La Nouvelle-Orléans avec l’ouragan Katrina, la scène jazz et une scène Hip Hop permettant à des artistes noirs LGBT de se réapproprier un courant musical longtemps liés à des poses machistes. Los Angeles, le lieu où les choses se concrétisent artistiquement, celui où l’on croise d’autres artistes singuliers (Tyler, the Creator via l’appartenance commune au collectif Odd Future).

Ocean incarne ici la figure d’un artiste qui aurait réussi à dompter l’industrie musicale, loin des batailles entre artistes et majors cherchant à contrôler art et image des premiers au centre de la musique populaire dans les années 1980-1990. Il est décrit comme accompagnant une remise en cause chez une partie des Noirs américains de certains clichés machos et LGBTphobes.

Ocean va ainsi trouver une manière d’accepter son homosexualité et sa part de fragilité au travers de la découverte de Prince, l’hétérosexuel qui modulait sa voix en fonction du sexe des narrateurs/narratrices de ses chansons. Son coming out aura un impact sur la culture Hip Hop/RNB de son pays. L’évocation de la manière dont Ocean a rendu certains de ses auditeurs « moins seuls dans leur différence » inscrit sans le dire Ocean dans une lignée de figures Rock ayant suscité cela chez leurs premiers fans.

Le rapport d’Ocean au cinéma est abondamment disséqué, et pas seulement au travers de titres de chapitres citant entre autres Wong Kar-wai et Spike Lee. Aimer le 7ème Art, c’est être amené en tant que parolier à rendre par l’écriture ses récits immédiatement visualisables, ce qui vaut pour Ocean comme pour le Boss. Eyes Wide Shut est samplé dans Lovecrimes, le dealer de la chanson Lost doit à Jackie Brown

Le propre vécu d’Ocean inspire même à Barry Jenkins son Moonlight. Certains rapprochements sont cependant faits au forceps. Lier Ocean et Kubrick sur la foi d’un sampling alors que la misanthropie du cinéaste est très éloignée d’un Ocean nettement plus humaniste. De même que s’inspirer de Blow Out ne signifie pas être proche de la manière dont un certain romantisme malade émerge de la farce et du cynisme chez De Palma. On veut en revanche bien croire en la fascination de Tyler, the Creator pour Alex DeLarge.

Le livre est interrompu par des works in progress de sa production : arpenter les mêmes lieux que son sujet, s’imprégner d’une musique pour laquelle l’auteur avoue ne pas avoir eu un coup de foudre spontané, examiner la mythologie Ocean produite par la toile…

On aurait peut-être voulu un peu plus de détails sur le rôle des outils techniques dans le travail de composition d’Ocean mais ce n’est pas forcément le rôle d’une biographie musicale. D’autant que cela n’est peut-être pas facilité par les accords de confidentialité passés par Ocean avec ses collaborateurs récents, Rogès ayant tiré une partie de ses informations de collaborateurs plus anciens.

Alors que la toile continue de teaser un retour de l’artiste sans se baser forcément sur des indices concrets, le travail de Rogès offre d’utiles éclairages.

Ordell Robbie

Frank Ocean, Les Garçons ne pleurent jamais
Essai de Nicolas Rogès
Editeur : JC Lattès
208 pages –  19,00 €
Parution : 25 mars 2026

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