Dans Petits meurtres dans l’après-midi, Alice Slater s’attache aux pas d’un charismatique jeune homme mystérieusement disparu lors d’un voyage en Louisiane. Une enquête jubilatoire où la parole des uns et des autres va peu à peu mettre au jour de grands et petits secrets.

Aujourd’hui, Daniel Dumortier a trente ans. Et pour l’occasion, sa soeur Caroline lui a concocté, dans leur appartement londonien, un dîner surprise des plus raffinés auquel elle a convié plusieurs de ses amis. Au menu, des plats inspirés par la gastronomie de la Nouvelle-Orléans d’où, pense-t-elle, il doit revenir le jour même. Mais alors qu’elle l’attend, elle apprend que son passeport et une chemise tachée de sang ont été retrouvés dans un bayou de Louisiane. Quelques jours plus tard, autour d’une Caroline rongée par l’angoisse et des rares crevettes rescapées du menu de fête, un huis clos tendu réunit Richard, Max, Sage et Selina. Élucider le mystère de la disparition de Daniel les conduira à élucider celui de son existence.
C’est au fil des différentes étapes de l’élégant diner pensé avec amour par Caroline que le lecteur progresse dans la découverte de la personnalité de Daniel. Un roman en cinq parties qui reprennent l’intitulé des cinq « temps »du menu, comme on dit dans ces restaurants branchouilles où l’on vous souhaite « une excellente dégustation ». Un programme qui met l’eau à bouche, depuis l’apéritif au Sazerac jusqu’au digestif dont le nom est certes un peu lugubre – « Mort dans l’après-midi « – en passant par les huîtres grillées au feu de bois, le gumbo aux fruits de mer et les bananes flambées. Un menu très chic pour des révélations qui le seront moins, à l’image de l’attrayant vernis qui dissimule aux yeux de leur entourage la noirceur de certains personnages. Que se cache-t-il derrière l’apparente respectabilité ou la générosité des uns des autres ? Peu à peu s’assemblent les pièces du puzzle – qui est vraiment le charismatique Daniel ? – tandis que, parallèlement, les cinq convives se dévoilent à nous. Depuis les amis de jeunesse, Richard et Max, qui nous ramènent au temps où Daniel était étudiant en cinéma et bassiste dans un groupe de rock, jusqu’à Selina, l’extravagante cartomancienne qui est la dernière à l’avoir vu, en passant par Sage, une vieille copine plus ou moins perdue de vue. Sans oublier Caroline, la grande soeur maladivement possessive : elle n’est pas en reste en matière de dissimulation et est peut-être bien celle qui, en certaines occasions, a tiré les ficelles pour parvenir à ses fins.
C’est en multipliant les points de vue, au fur et à mesure que s’accumulent, se répondent ou se contredisent les témoignages sur Daniel, qu’Alice Slater s’attache aux pas du séduisant jeune homme : insaisissable juste ce qu’il faut pour nous captiver, imprévisible à tel point que sa soeur ne le reconnaît pas à travers le portrait qu’en font ses amis. Et c’est fort habilement qu’elle nous conduit, de Londres à la Californie et de la Californie à la Nouvelle-Orléans, à la vérité d’un personnage plus obscur qu’il n’y paraît. C’est dans un univers fait de contrastes qu’elle l’inscrit, jouant sur l’opposition entre la société londonienne guindée qu’il a fuie et l’effervescence poisseuse des nuits de la Nouvelle-Orléans. Mais, où que l’on soit, il est souvent question d’argent et de tarots dans le monde de Petits meurtres dans l’après-midi. On y mange beaucoup, bien ou mal, et en Louisiane la nourriture contribue à l’exotisme du lieu, de même que le tarot divinatoire de Selina à son étrangeté. On y boit, surtout. L’alcool est omniprésent, qui trouble les esprits, endort la vigilance et délie les langues… Tout cela, l’auteur nous le raconte avec une distance ironique vis-à-vis de ses personnages, qu’elle s’attache à ne rendre ni franchement sympathiques, ni franchement antipathiques et qui, tous, en prennent plus ou moins gravement à leur aise avec la morale. Elle sait ainsi nous placer dans une jouissive position de supériorité par rapport à eux, ce qui nous conduit à sourire de leur naïveté. Et c’est là une respiration bienvenue dans un roman qui pourrait être étouffant à force de noirceur, de machiavélisme et de cruauté.
Petits meurtres dans l’après-midi : le titre choisi pour l’édition française donne le ton. C’est avec une certaine désinvolture que la mort sera traitée dans ce roman très anglais, aussi noir que joyeux. En arrière-plan, à travers la personnalité trouble, à la fois détestable et fascinante de Daniel, une interrogation sur l’être et le paraître, sur le poids de l’histoire familiale, sur la construction de l’identité au fil des rencontres.. Let the Bad Times Roll dit le titre anglais, détournant ironiquement, à la manière des Offspring, le proverbe cajun « Laissez les bons temps rouler ». Chez Alice Slater, ce sont les mauvais temps qui s’imposent. Mais il n’y a pas de quoi en faire un drame…
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Anne Randon
