« Mordre la poussière » de Frank Bill : l’Amérique des oubliés

Frank Bill est enfin de retour en France avec un livre âpre et sans concession, qui décrit un pays vacillant sur le point de s’effondrer. Mordre de la poussière s’inscrit aussi dans le sillon de toutes les œuvres qui depuis plus de 40 ans maintenant interrogent les traumatismes liés à la guerre du Vietnam.

© Christian Doellner

On était sans nouvelles de Frank Bill depuis plus de dix ans et nos lectures enthousiastes de Chiennes de vie et de Donnybrook, deux livres parus alors à la Série Noire. Le premier, un formidable recueil de nouvelles d’une brutalité inouïe, avait révélé un écrivain dans la lignée d’un Donald Ray Pollock, voire de Harry Crews ou de Chuck Palahniuk. Le deuxième, tout aussi noir et violent, avait confirmé le talent d’un auteur que l’on avait immédiatement décidé de suivre de très près. Mais, depuis ces deux livres, les éditeurs français ont semblé bouder le romancier américain. Publié en 2017, The Savage n’a jamais été traduit chez nous et il a donc fallu attendre 2026 pour que l’on découvre enfin son quatrième livre, Mordre la poussière. Ce retour dans nos librairies, on le doit à Aurélien Masson, ancien directeur de la série Noire, mais qui travaille aujourd’hui pour les éditions Plon.

Dès l’incipit de Mordre la poussière, on retrouve toute la noirceur et toute la rage qui habitaient les premiers romans de Frank Bill. On y fait la connaissance de Miles Knox, un vétéran du Vietnam, qui travaille de nuit dans une usine au fin fond des Etats-Unis. Parce qu’il s’est battu avec l’un de ses collègues, Miles craint de perdre son emploi et de voir alors s’effondrer le fragile équilibre qu’il parvient à maintenir depuis son retour du Vietnam. Hanté par ce qu’il a vu et fait là-bas, Miles boit beaucoup trop, soulève de la fonte et gobe des stéroïdes pour tenter d’oublier et de garder à distance les fantômes qui viennent le hanter. Et, quand il est sur le point de craquer, il sait pouvoir compter sur sa petite amie Shelby, une strip-teaseuse qui a l’âge d’être sa fille, et qui lui apporte un peu de douceur et d’affection.

Mais le frère de Shelby, Wylie, est un toxicomane que la jeune fille ne parvient pas à guérir. Pire, lorsque Wylie abat un couple de dealers, il disparaît en enlevant Shelby. Miles se lance alors à leurs trousses, bientôt aidé par Nathaniel, un ex-flic qui est le frère de l’une des victimes de Wylie.

L’intrigue de Mordre la poussière, assez simple en apparence, importe en fait assez peu. Elle sert de prétexte à Frank Bill pour explorer ses thèmes de prédilection – tout ce qui se situe dans les marges de l’Amérique – et les traumatismes de la guerre. Comme le révèle la postface, Miles est en partie inspiré du père de l’écrivain, vétéran du Vietnam lui aussi. Mais ce personnage torturé, adepte de la musculation, provient aussi du parcours personnel de Frank Bill lui-même. Mordre la poussière est donc un roman très personnel, intime presque mais qui prolonge une œuvre entamée avec Chiennes de vie. Ici, tout est noir, sale et brutal. Les personnages sont tous ou presque des êtres à la dérive, prisonniers de leurs addictions, de leur folie ou d’un passé douloureux. Le récit progresse par à-coups, au gré des scènes de violence qui jalonnent le roman. Mais que l’on ne s’y trompe pas : Mordre la poussière n’est pas un roman d’action. Il s’agit plutôt d’un roman d’atmosphère : une atmosphère pesante, qui sent la crasse, la bière et le mauvais whisky. Ce qui obsède Frank Bill depuis ses premiers livres, c’est la description d’un milieu ouvrier laissé à l’abandon. En ce sens, Mordre la poussière est aussi un roman politique mais dans lequel les discours tenus par certains protagonistes ne sont pas toujours progressistes tant le désespoir règne chez ces êtres abîmés par la vie.

Mais, on l’a dit, Mordre la poussière est aussi un récit qui rend hommage aux vétérans, et en particulier au père de l’écrivain. Là encore, Frank Bill ne nous épargne rien des traumatismes qui rongent Miles, personnage condamné comme tant d’autres à vivre avec des souvenirs effrayants. Le roman nous plonge à plusieurs reprises dans l’enfer des combats et nous confronte à une horreur indicible – et notamment aux actes barbares commis par certains soldats américains.

Viscéral, brutal, dérangeant, Mordre la poussière n’est pas un roman agréable. C’est un roman qui bouscule, qui heurte et qui fait mal. On pourrait être tenté de se dire que Frank Bill en fait parfois un peu trop, que son rapport à la violence confine à la complaisance. La postface déjà évoquée suggère au contraire qu’il ne fait que décrire un monde qu’il ne connaît hélas que trop bien.

Grégory Seyer

Mordre la poussière
Un roman de Frank Bill
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yolo Lacour
Editeur : Plon
352 pages – 23 €
Date de parution : 12 mars 2026

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