« Teatro Grottesco » de Thomas Ligotti : L’être et le néant

Avec son nouveau recueil de nouvelles, l’Américain Thomas Ligotti poursuit son exploration des marges fantastiques. Chacune des histoires horrifiques qui composent l’excellent Teatro Grottesco nous plonge dans un monde où l’étrangeté côtoie le bizarre, où l’horreur est tapie dans chaque recoin.

© Jennifer Gariepy

Certaines chroniques sont plus faciles à écrire que d’autres. Au moment de trouver les mots pour évoquer les multiples sensations éprouvées à la lecture de Teatro Grottesco, un constat s’impose : les impressions sont bien là, notre admiration et notre enthousiasme sont réels. Pourtant, rendre compte avec exactitude de ce que l’on a ressenti en lisant ces treize nouvelles relève de la gageure.


C’est pourquoi nous commencerons par le commencement : mais qui est donc Thomas Ligotti ? Sans doute s’agit-il de l’écrivain américain le plus secret (après Thomas Pynchon bien entendu), un auteur discret, qui préfère l’ombre à la lumière, et qui laisse ses textes parler pour lui. Pourtant – ou peut-être à cause de cela – Thomas Ligotti jouit de ce statut rare, car ici parfaitement fondé – d’auteur culte. Pour s’en convaincre, il suffit de chercher sur la toile les sites ou forums qui évoquent son œuvre. On s’aperçoit alors rapidement de son aura mais aussi de l’enthousiasme qui accompagne la parution de chacun de ses textes. Et ce n’est pas la sortie français de cet incroyable Teatro Grottesco qui nous démentira (saluons au passage le magnifique travail des Monts Métallifères).

Il est vrai que l’œuvre de Ligotti est de celles qui interpellent d’emblée : sa singularité, son intelligence et sa richesse l’imposent rapidement comme l’une des plus intéressantes de la littérature contemporaine. Généralement présenté comme un auteur de littérature horrifique, Ligotti s’inscrit effectivement dans cette veine tout en s’en démarquant totalement. Si les nouvelles qui composent Teatro Grottesco contiennent bien des éléments caractéristiques de ce genre littéraire (présence constante du surnaturel, créatures ou apparitions effrayantes, etc.), on peut aussi dire que Ligotti est en quelque sorte l’anti-Stephen King. Là où l’auteur de Shining est passé maître dans l’art de raconter une histoire, Ligotti est en quelque sorte un créateur d’atmosphère. King n’a sans doute pas beaucoup d’équivalents par sa capacité à nous embarquer dans des récits dont l’efficacité narrative ne se fait jamais au détriment des personnages ni du regard acéré que l’auteur porte sur son pays. Ligotti, quant à lui, construit des micro-univers opaques, brumeux, indistincts, et dans lesquels les personnages sont souvent des silhouettes floues et anonymes. Les territoires évoqués sont imprécis, désolés et désespérés. Chacune des histoires qu’il conte ici se déroule dans des époques difficiles à situer, et se révèle donc finalement intemporelle.

En d’autres termes, il serait totalement vain de tenter de résumer les histoires imaginées par Ligotti tant leur intérêt ne réside pas dans ce qu’elles racontent mais plutôt dans ce qu’elles dévoilent, souvent avec étrangeté. L’univers de Ligotti construit ainsi un décor gris, sale, brumeux. Il peint des villes sans nom, en pleine déliquescence, et où errent des personnages qui en semblent prisonniers. Si les histoires de Teatro Grottesco sont “bizarres”, la cohérence de l’ensemble ne fait aucun doute et l’on ne cesse de percevoir des liens, des ponts entre les récits grâce à une récurrence de motifs qui dessinent peu à peu les obsessions de l’auteur. On notera ainsi, parmi d’autres, le thème de la frontière ou de la limite qui ressurgit en permanence et qui renvoie une nouvelle à cette impression d’enfermement qui caractérise un univers vraiment effrayant. Mais chez Ligotti, si l’angoisse et la peur peuvent être liées au surgissement d’images horrifiques, elles sont surtout liées à la perte de sens de l’existence. Autrement dit, c’est l’horreur de la condition humaine qui intéresse Ligotti, ce qui le rapproche finalement bien plus de Kafka que de King. Pessimiste, voire nihiliste, l’œuvre de Ligotti est oppressante, étouffante mais assurément passionnante.

Grégory Seyer

Teatro Grottesco
Un recueil de nouvelles de Thomas Ligotti
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabien Courtal
Editeur : Monts Métallifères, collection Pb82
360 pages – 24 €
Date de parution : le 3 avril 2026

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