Super-GAU se parcourt comme un labyrinthe mais débouche sur une évidence. Le premier roman graphique en solo de Bea Davies est une œuvre déroutante, qui ne se livre qu’à ceux qui acceptent de s’y perdre d’abord. Et qui mérite qu’on la lise deux fois.

Il faut que je l’avoue : ma première lecture de Super-GAU a été une expérience frustrante. J’avais l’impression d’avancer à tâtons dans un labyrinthe, je croisais des personnages dont je ne comprenais pas bien qui ils étaient, pourquoi je devais m’y attacher. C’était long et même un peu ennuyeux. Et puis, d’un coup, quelque chose s’est produit : j’ai compris, enfin, ce que Bea Davies avait voulu me raconter. Alors, j’ai fait quelque chose que je n’avais quasiment jamais fait avec une BD : je l’ai immédiatement relue, du début à la fin. Je me suis rendu compte que tout ce qui était nécessaire pour le comprendre était là. Et que le relire, cette fois en tenant « le fil d’Ariane », eh bien, c’était une expérience bien différente. Bien plus belle.
Super-GAU est le premier « roman graphique » en solo de Bea Davies, dessinatrice et scénariste italienne installée à Berlin. Il commence le 11 mars 2011, au Japon : un fort tremblement de terre vient de se produire, un homme entre dans une cabine téléphonique, alors qu’un tsunami arrive. Il veut appeler quelqu’un à Berlin. La vague l’emporte. À Berlin, huit personnes vont être, chacune à sa manière et sans s’en rendre compte, affectées par cet appel manqué, par ce désastre qui a eu lieu de l’autre côté de la planète. GAU, en allemand, est apparemment l’acronyme de « Größter Anzunehmender Unfall », quelque chose comme le pire accident possible. Super-GAU, c’est pire encore, ça va au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer affronter. En fait, ce que Davies raconte, c’est l’inverse de « l’effet papillon ». La plus grande catastrophe du siècle – combinant séisme, tsunami et accident nucléaire – génère des « résonances » (certaines infimes, d’autre très conséquentes) dans les existences ordinaires de gens à des milliers de kilomètres de là. Attention aussi à cette nuance, de taille : cette catastrophe ne « déclenche » pas des drames, elle les révèle avant tout…
Que l’histoire se passe à Berlin – même si c’est la ville où habite l’autrice – n’est pas anodin : c’est une ville vit avec les cicatrices d’une catastrophe historique ; ses habitants, qu’ils y soient nés ou viennent d’ailleurs, y ont appris à faire coexister la mémoire et le quotidien. Qui plus est, Davies dessine dans un noir et blanc qui est plutôt un gris. Ses personnages habitent une réalité nuancée, un monde d’ombres qui ne sont pas menaçantes mais toujours présentes, un peu comme dans la vie de n’importe qui. Ce décor d’une ville aussi « marquée », ce gris reflètent une sorte de position éthique, un refus du manichéisme, un respect de la complexité des êtres et de leur existence.
Super-GAU nous fait rencontrer huit personnages, liés par des liens qui nous semblent soit ténus, soit le simple fait du hasard, dans un récit qui ne désigne aucun un protagoniste central évident. Ou presque, car Davies accorde à Léa, qui fête ses 18 ans ce jour-là, une place à part : cette toute jeune femme est hantée par la vague, par la noyade, par une fascination pour les eaux qui fait écho, de manière troublante, au tsunami qui dévaste Fukushima au même moment. Léa est une chambre de résonance, c’est en elle que la catastrophe lointaine vibre le plus fort, le plus viscéralement. Et lorsque toute cette histoire fait enfin sens, on réalise que cette structure narrative singulière a permis à Davies de reproduire dans l’architecture même de son livre ce que Fukushima a produit dans le monde : une onde de choc diffuse, qui impacte avant tout les âmes déjà sensibles à sa « fréquence »… comme Léa.
Et c’est pourquoi la deuxième lecture est si différente. Relire Super-GAU, c’est comme réécouter un disque dont on avait raté le thème principal la première fois : tout ce qui semblait à l’origine disparate révèle désormais sa cohérence. Comme si cette BD avait été construite pour résister à une première lecture superficielle, et ne pouvait offrir sa beauté qu’à celui ou celle qui accepte de s’y perdre d’abord, pour mieux y revenir.
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Eric Debarnot
Super-GAU
Scénario et dessins : Bea Davies
Éditeur : Steinkis / Aux Confins
208 pages – 24 €
Date de parution : 26 février 2026
Super-GAU – extrait :

