Second roman pour Philippe Arseneault et une réussite absolue, drôle, méchant, hargneux même. Une histoire à dormir debout écrite pour la bonne cause, une satire furieuse du vide contemporain, écrite comme une déclaration d’amour (presque) raté. Particulièrement bienvenu !

Ah ah ah ah… Pardon, cela ne se fait pas de commencer une chronique par un grand éclat de rire. Pourtant, ce livre est à hurler de rire, quasiment tout le temps. Un rire teinté de cynisme et de méchanceté, avec pas mal de mélancolie et presque de tristesse aussi, mais rire quand même. On rit beaucoup d’abord parce que le projet de Philippe Arseneault est assez grotesque et énorme : écrire une satire sur le Québec (qui est aussi une réflexion sur l’identité québecoise et sur l’identité en général), qui passe par une satire du monde des médias, de la culture, le tout sur fond d’une double histoire d’amour et d’un bout d’histoire de Montréal… Ça fait beaucoup ! Mais, justement, Philippe Arseneault réussit à assembler admirablement ce puzzle gigantesque avec brio. Si on voit les coutures, on s’en moque, on accepte tout ou presque, les exagérations et absurdités (presque), on accepte tout parce que Philippe Arseneault y va à la hache, avec délectation. Et brio. Une vraie joie désespérée et purificatrice. Comme si Houellebecq avait décidé de se marrer.
Alors, allons-y pour le puzzle…
Roé Lery vit et travaille en Chine depuis plus d’une dizaine d’années ; il vit avec Meng Wu, dont il est assez éperdument amoureux et dont il se pense vraiment aimé. Amoureux au point de vouloir lui offrir ce dont elle rêve le plus, une Audi et un appartement. Le problème est que ceci tout coûte horriblement cher dans l’empire du milieu. Comment faire ? Roé, qui est lettré et cultivé, décide d’écrire un roman pour gagner assez d’argent et réaliser les rêves de son aimée. Ce sera une pochade, vite jetée sur le papier, qui exploite avec le cynisme qu’il faut tout ce qui est à la mode, et voilà, l’affaire est dans le sac. Tellement que le livre est un énorme succès. Le but est atteint, Roé Léry peut se détendre.
Presque. Avant, il n’a qu’une petite formalité à remplir : une tournée promotionnelle à Montréal ; ce sera l’affaire de deux mois et il reviendra à la maison, et enfin profiter de l’amour de sa vie dans un bel appartement à Pékin. Une tournée promotionnelle qui l’ennuie et le réjouit : il va pouvoir s’amuser avec ses ploucs que sont les québecois ! Il va pouvoir laisser éclater son mépris, se moquer d’eux (et c’est ce qui se passe lors de la première émission de radio qu’il fait). Malheureusement, la joie (malsaine mais si libératrice) qu’il éprouve ne dure pas. C’est au moment où il touche au but, au moment où il voit son rêve se matérialiser que Meng Wu le quitte. Une rupture triste et pleine de larmes. Mais une rupture quand même.
Roé le vit évidemment très mal, s’ensuit toute une histoire rocambolesque avec une étudiante en thèse qui cherche le cadavre de Jeanne Mance (la fondatrice de Montréal) et travaille en même temps comme prostituée. Spoiler : le corps de Jeanne Mance n’existe plus. Mais il reste son cœur, Roé aidera sa sœur chasseresse à le trouver. Parce qu’il est comme ça Roé, il a du… cœur. Plus précisément, il s’oublie quand il aime.
Certains le verront comme quelqu’un d’odieux, de méprisant, de vaniteux ; bref, comme une personne pas si belle. Mais ça n’est pas ça. Il prêt à beaucoup, Roé, si on l’aime – il a ce besoin narcissique d’être aimé, d’être au centre de l’attention. Et c’est beau de vouloir aider son prochain, non ? Dans toute cette hypocrisie qui caractérise nos sociétés, un peu d’amour, ça n’est pas mal. C’est ce que nous donne Philippe Arseneault avec Roé Léry et son double féminin.
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Alain Marciano
