On aurait dû en parler avant. C’est notre faute. Mais c’est aussi la leur : comment voulez-vous suivre un groupe qui sort son cinquième album depuis un bourg de quinze mille âmes que personne ne sait situer sur une carte ? Every Single Muscle est peut-être l’un des grands disques de 2026. En tout cas c’est le plus drôle, le plus noir, avec les chansons les plus courtes…

Je pense qu’on peut assez facilement tous être d’accord sur le fait qu’il n’y a pas assez de groupes et d’artistes gallois dans le Rock britannique, ou tout au moins que – parce qu’il en existe en fait des dizaines, comme nous l’expliquait en interview Gruff Rhys – peu franchissent le « plafond de verre » et accèdent à une renommée internationale. Du coup, on a un peu honte de ne chroniquer qu’aujourd’hui un album de The Bug Club, alors que ce disque est déjà le cinquième LP du duo (depuis le départ en 2024 de leur batteur) gallois. Bon, à notre décharge, ces gens-là viennent d’un coin vraiment « perdu » : Caldicot, dans le Monmouthshire, un bled de quinze mille âmes coincé entre Cardiff et Bristol, de l’autre côté du pont sur la Severn, dans le Pays de Galles ordinaire, « périphérique », le genre d’endroit qu’on traverse sans s’arrêter. Sam Willmett (guitare, chant) et Tilly Harris (basse, chant) y ont grandi, s’y sont rencontrés à quatorze ans sur les bancs de l’école, et ont nommé leur groupe comme le club de collectionneurs d’insectes dont ils faisaient alors partie.

Fait aggravant, leur évolution musicale a été assez contre-intuitive, partant du Blues pour aller vers l’Indie Rock / Indie Pop, et se retrouver avec Every Single Muscle sur un territoire franchement punk rock. Et même ce « punk » là n’est pas réellement identifiable comme britannique (même si un collègue rédacteur a cru y reconnaître sur scène des influences de The Clash !), puisque Miss Wales 2012, le brûlot hilarant qui ouvre l’album, sonne incroyablement comme une chute du Los Angeles de X ! Ce qui est parfaitement cohérent avec le fait que The Bug Club ait été signé par Sub Pop, le label de Seattle. On retrouve d’ailleurs sur un bon nombre de chansons du disque ce mécanisme « magique » des deux voix (masculine – féminine) qui dialoguent, se répondent, se superposent, s’affrontent et se complètent, à la manière de la grande époque de John Doe et Exene… Comme par exemple sur le formidable Watching The Omnibus, qui adopte même les accents Americana / Country de X, pour chanter, comme le faisait le couple angeleno, la noire dépression d’une vie totalement privée de sens : « I’m so fucking lonely / And you’re so dead, I’m sleeping on / My second cousin Andy’s sofa bed / … / That’s just a little baby / That’s not a reason to live / It’s got the same eyes as me / And it’s got your fists… » (Je suis tellement seule / Et tu es tellement mort, je dors sur / Le canapé-lit de mon cousin Andy / … / Ce n’est qu’un petit bébé / Ce n’est pas une raison de vivre / Il a les mêmes yeux que moi / Et il a tes poings…).
Car ces jeunes gens, comme la plupart des membres de leur génération, ont une vision très sombre de leur futur, et ne se privent pas de blâmer les générations précédentes pour la situation dans laquelle nous nous trouvons, comme dans le sinistre et pourtant très drôle A Good Day For Dying : « In the beginning, they fucked it up / We never needed any of / The deepest feelings, truest meanings / Hearts that beat in time with the drum of / Every organism capable of being / Crushed by the soft warm hands of Christ, our Saviour / Your behaviour paved the way for this » (Dès le début, ils ont tout gâché / On n’avait besoin de rien de tout ça / Des sentiments les plus profonds, des significations les plus vraies / Des cœurs qui battent au rythme du tambour de / Chaque organisme capable d’être / Écrasé par les douces mains chaudes du Christ, notre Sauveur / Votre comportement a ouvert la voie à ça !).
Mais d’humour – la politesse du désespoir, comme on dit -, le duo gallois n’en manque pas, même si les chansons sont tellement courtes, concises, efficaces, qu’il est facile de passer à côté de phrases fantastiques, comme ce « I’ve never seen your penis / I’ve never seen your dick / So how can we be friends? » (Je n’ai jamais vu ton pénis / Je n’ai jamais vu ta bite / Alors comment pouvons-nous être amis ?) sur How can we be friends? Ou, dans un registre similaire, ce « My Girlfriend’s greyhound has a much bigger penis than me » (Le lévrier de ma copine a un pénis bien plus gros que le mien) sur la conclusion réellement bouleversante de My Uncle Warren Drives a Passat…
Formellement, il convient de reconnaître que les 18 morceaux de l’album quadrillent un territoire extrêmement large et varié, ce qui fait que le terme de « punk rock » risque d’être quand même trop réducteur. L’incroyable Shiny and Wet, avec son solo de guitare (oui !) qui s’égare un long moment – le morceau fait quatre minutes, une exception délirante – ramène sans doute quelque chose des débuts Blues du groupe, d’ailleurs prolongé par le côté « White Stripes débutants » de Semi-Automatic. Et si on a, au préalable, minimisé les liens de la musique de The Bug Club avec l’indie rock britannique, il suffit d’écouter le très plaisant, presque pop, In My Short Life, pour retrouver l’esprit des Kaiser Chiefs des débuts, au point qu’on a presque l’impression d’un pastiche !
Ce superbe « pot-pourri » de mini-hits discordants, largement chantés faux (ce qui sera peut-être rédhibitoire pour certains…), accumule en 41 minutes plus d’idées qu’il y en a dans toute la discographie de Radiohead, et confirme que la renommée de The Bug Club peut aisément franchir les frontières de leur Pays de Galles. Mais, finalement, nous choisirons de retenir de tout cela, avant tout, les mots de Yours (If You Want Me) : « And I don’t wanna be adored / But I’m yours, if you want me ! » (Et je ne veux pas être adoré-e / Mais je suis à toi, si tu me veux !).
Oui, nous, on vous veut bien ! Et peut-être même qu’on vous adore déjà.
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Eric Debarnot
