Tricky – Different When It’s Silent : vers la lumière

Nouvelle étape de sa carrière pour Adrian Thaws, avec son premier album sous le nom de Tricky depuis six ans. Revenu du deuil de sa fille, déterminé à se tourner vers la lumière… et se transformant en groupe dans une mue artistique étonnante.

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© Steve Gullick

Adrian Thaws ne fait les choses comme personne, et jamais à moitié. C’est son trait caractéristique, le fil rouge d’une carrière remarquable. Celui qui a débuté sa carrière à Bristol avec Massive Attack s’est réinventé de nombreuses fois, et, si on ne l’a pas toujours suivi dans une carrière au long cours, très productive depuis les années 90, une chose est sûre : le bonhomme affiche une intégrité artistique hors pair. Le sentiment général, qui est aussi le nôtre, est que son sommet artistique est son premier album solo, Maxinquaye (1995), auquel on accole souvent l’album qui a suivi, Pre-Millenium Tension (1996), vertigineux recueil trip hop empli de violence sourde, décliné dans des concerts d’une grande dureté. La suite a connu des hauts et des bas, mais a toujours été intéressante.

Tricky - Different When It's SilentCes dernières années, le musicien a connu un drame personnel, dont on ne peut jamais vraiment se relever, le décès de sa fille Mazy, qu’il avait eue avec la chanteuse Martina Topley-Bird. Et, même si le lien est toujours difficile à établir, il a connu une mue artistique qui l’a fait revenir dans notre radar personnel. Plusieurs projets sous des alias différents (Lonely Guest, Theis Thaws), tous très intéressants et avec de nombreuses chansons de qualité, en raccourcissant le format de ses chansons, souvent réduites à 2 à 3 minutes maximum. Le tout en s’associant à d’autres voix, en particulier celle de la chanteuse polonaise Marta, avec qui il a réalisé un bel album sorti l’an passé (Out The Way). Et, last but not least, il a déménagé à Toulouse, ville à la fois loin de ses terres d’origine mais bien connectée au monde grâce au hub aéroportuaire de Blagnac, ce qui a sans doute son importance quand on doit voyager.

L’histoire ne dit pas si le chanteur est devenu fan de rugby, mais nous voilà en tout cas en 2026 avec un nouvel Adrian Thaws. Toulousain, mais à l’ADN trip hop inchangé très certainement, ainsi qu’en atteste sa nouvelle collection de chansons. La première qu’il réalise et diffuse sous le nom de Tricky depuis six ans, sur le conseil appuyé de son nouveau manager… un certain Alan McGee. C’est peut-être simpliste, mais on a envie de dire que quand deux légendes — le boss de Creation Records et l’un des fondateurs d’un genre musical  — s’associent, cela ne peut donner qu’une réussite. En tout cas, un objet intéressant. Nous voilà donc avec ce quinzième album de Thaws, sorti dans l’été caniculaire européen, a priori pas le type de musique pour la saison, sauf à considérer la torpeur qui s’empare des corps et des têtes par ces températures… Surprise, cet album regarde vers la lumière. C’est un album de deuil si l’on veut, car cette disparition cruelle est partout dans les textes et à l’origine du projet, ou plutôt de post-deuil. Comme pour le dépasser, sans espérer non plus le solder totalement.

Ici, dans un mélange de trip hop canal historique, de soul, de blues, de rap, de rock aussi, Thaws accumule les sons, les samples, tout en les épurant. Le geste artistique est paradoxal et difficile à résumer, mais l’écoute de cette cathédrale sonore de quarante-et-une minutes est limpide et d’une grande simplicité. Dès l’intro de l’album, avec une basse dark mais pas trop, I Still See Me There nous emporte, grâce au contraste subtil avec la voix de Mitch Sanders, jeune chanteur de Bristol, fils d’ami de Thaws, avec une référence explicite à Pre-Millenium tension dans le texte (Makes me wanna die… chanté à l’époque par Topley-Bird). Le choix artistique le plus fort de ce dernier est d’ailleurs confié la quasi intégralité du chant à Sanders, ne conservant que quelques couplets ou des chœurs, de sa voix grave et éraillée. Avec ce geste, Thaws se réinvente et réinvente Tricky, qui devient ainsi, vraiment, un groupe. D’autant que d’autres voix habitent cet album, avec divers invités, notamment des rappeurs. Marta, sa collaboratrice principale ces dernières années, n’est présente que sur un seul titre (ce qui est une autre surprise…), mais quel titre : le conclusif Ouf of Place, magnifique single choisi par McGee. Entre ces deux sommets, l’album déroule hauts et bas, avec de nombreuses chansons marquantes (I’m Yours, très rock, So Cold sur laquelle la voix rauque de Thaws est plus présente, Paris Maybe, Because I Don’t Know,Radana…). Même le milieu de l’album, souvent un « ventre mou », recèle de beaux moments, ou en tout cas ne laisse jamais indifférent.

Si le chamane de Bristol dit que ses textes ne veulent souvent rien dire, qu’il les produit très simplement, quasi mécaniquement, en lien avec les sonorités, il ne faut pas le prendre au mot. Le deuil est ici partout, ou plutôt la transcendance du deuil, avec ce sentiment d’avancer vers la lumière : le titre de l’album bien sûr, le « Makes Me Wanna Die » chanté dès le premier titre, puis Be Still In The Pain, sur laquelle Thaws laisse totalement le chant à Sanders et au rappeur Run Red Rambo, confirment la couleur (et la douleur), en troisième position sur une mélodie très Bristol 1996. Les paroles à l’étrange poésie de So Cold font écho à l’humeur générale, l’accoutumance à la disparition, l’absente représentant une présence invisible et chaleureuse : « When you’re here / When you’re near / We’re so close / And when you’re close / I love you the most / I’m so cold / I guess you’ll need me when the times right / I guess you’ll feel me if it feels right / All we are is just a moment / Nothings said until it’s spoken »  (« Quand tu es là / Quand tu es près de moi / On est si proches / Et quand tu es près de moi / C’est là que je t’aime le plus / J’ai tellement froid / Je suppose que tu auras besoin de moi le moment venu / Je suppose que tu me sentiras si ça te semble juste / Tout ce que nous sommes, ce n’est qu’un instant / Rien n’est dit tant que ça n’a pas été exprimé).

Comme pour tout grand artiste, la force des textes de Thaws / Tricky, bien qu’il s’en défendrait sûrement, est de pouvoir être reçus et interprétés différemment par chaque auditeur… mais il est difficile de ne pas relier toutes ces évocations au trauma du musicien. Difficile non plus de ne pas faire le parallèle avec Nick Cave, autre grand qui partage le même vécu terrible, et qui, lui aussi, l’a surmonté par l’art, toujours l’art, pour retrouver enfin la lumière et la partager avec son public, en enregistrement comme en concert. S’il ne faut sans doute pas attendre une mue sur scène de l’introverti Tricky, où il est néanmoins toujours tendu et sincère, on est ravis de le retrouver suite à cette nouvelle métamorphose. Seul et multiple, hip hop, soul, il reste profondément punk dans l’esprit, intègre artistiquement, fidèle à ses visions.

Un album de mort et de renaissance qu’il faut définitivement écouter.

Jérôme Barbarossa

Tricky – Different When It’s Silent
Label : False Idols
Date de sortie : 17 juillet 2026

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