« Nous sommes tous des artistes », de Gérald Sibleyras : Allons zenfants de la batterie !

Bienvenue dans une République où l’on subventionne tout, où l’art est obligatoire et où la fête ne s’arrête jamais. Une dystopie jubilatoire qui fait rire… avant de faire réfléchir. C’est signé Gérald Sibleyras.

Gerald Sibleyras
© Sonia Fitoussi.

Nous sommes dans un futur proche… du précipice. Toutes les institutions sont tombées en déliquescence. Toutes ? Non, un ministère d’exception résiste encore et toujours à la défiance généralisée : celui de la Culture. de cette forteresse bureaucratique aux poches trouées accouche un nouveau régime sans sel : la République Démocratique Intermittente. Il dispose d’une arme non conventionnelle, la subvention, quoiqu’il en coûte. le pays est guidé par « le Clown », chef suprême d’un pays où l’art est obligatoire, avec sa troupe, composée notamment d’une conseillère mime et d’un rappeur populaire ambitieux.

Nous sommes tous des artistesDamien, citoyen ordinaire un peu falot, végète dans cet univers de créativité forcée et compose lâchement avec le caractère oppressif d’une société qui prétend pourtant n’être que bienveillance et inclusion. Derrière les pensées positives, les béatitudes de développement personnel et les ateliers poterie, se dessine une véritable dictature de MJC. L’artiste succède au citoyen.

Chut, ne lisez pas trop fort. Dans cette fable sociale à l’ironie permanente, il ne faut pas réveiller l’esprit critique. Vu le faible écho dans les médias de ce roman dans la presse, pourtant écrit par un dramaturge reconnu (Grand Prix du théâtre de l’Académie Française en 2025), on peut se demander si l’histoire n’est pas en (dé)route.

Dans ce récit, où le talent fait office de suspect numéro un face à l’égalité esthétique imposée, ce n’est plus la peine de chanter « j’aurai voulu être un artiste » puisque tout le monde peut faire son numéro. Une Résistance s’organise dans l’entourage de Damien mais une police artistique veille.

Le nouveau pouvoir a besoin de symboles. L’Elysée devient un squat, Le Louvre fait un peu de place entre les chefs d’oeuvre pour les coloriages d’élèves de maternelles ou des sculptures de fêtes des pères. le prix Goncourt est remplacé par le Prisunic Ernaux. On ouvre des musées et des parcs d’attraction tous les jours, on organise des festivals dans tous les trous perdus, on marche contre tout, on rêve ou on rave. L’auteur tire à vue avec une belle élégance littéraire. Les afficionados de Patrice Jean gouteront comme moi cette ironie mordante.

Je n’ai pas pu lire ce roman sans rire et sans penser à « l’homo festivus » de Philippe Muray, dont le fantôme hante chaque page. Plus qu’une simple et amusante dystopie politique, le roman « fictionne » une société qui a remplacé la recherche du vrai, du beau et du grand par le culte de l’animation permanente, de la célébration obligatoire et de la bienveillance institutionnalisée. du Muray dans le texte. Et j’écris ça le jour de la fête de la musique… La canicule a parfois du bon.

Olivier de Bouty

Nous sommes tous des artistes
Roman de Gérald Sibleyras
Éditeur ‏ : ‎ Editions Elysande
160 pages – 19,90€
Date de parution : ‎20 février 2026

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