Charli XCX – Music, Fashion, Film : la fuite en avant conceptuelle

Après le phénomène Brat, Charli XCX aurait pu choisir la facilité et prolonger la même formule. Avec Music, Fashion, Film, elle prend le chemin inverse, et nous a concocté un disque conceptuel où se croisent rock, cinéma, mode et réflexion sur la célébrité. Est-ce vraiment une bonne idée ?

Charli XCX
Photo : Atlantic Records

Faut-il parler d’un disque de Charli XCX dans Benzine ? Voilà une bonne question, qui pourrait faire débat à la rédaction. D’un autre côté, comment ne pas parler sur Benzine d’un album intitulé Music, Fashion, Film, où Martin Scorsese et John Cale figurent sur la couverture (avec Marc Jacobs pour le volet « mode »), …un disque où l’on entend la voix de David Cronenberg et qui, surtout, nous est vendu comme un album de… rock ? Un disque présenté comme une rupture après le triomphe planétaire de « l’hyperpop » de Brat : argument Marketing ou bien geste sincère d’une artiste qui avait commencé sa carrière sur des terrains musicaux beaucoup moins conformistes que ceux qu’elle a récemment parcourus ?…

Music Fashion FilmsJuillet étant un mois de disette discographique, sans même parler de la canicule à répétition qui nous épuise et des incendies qui nous dépriment profondément, allons donc jeter une oreille à ce Music, Fashion, Film, qui fait à lui seul le gros de l’actualité de la semaine. Ça peut difficilement être pire que le dernier Strokes, non ?

« I think the dance floor is dead / So now we’re making rock music » (Je crois que la piste de danse est morte / Alors maintenant on fait du rock) semble être la phrase-message du premier morceau, Rock Music, qui accumule des signaux permettant de revendiquer son titre : Charli XCX souligne une chanson fondamentalement « pop » de guitares agressives, en arrière-plan. Bref, elle habille de manière artificielle son univers habituel en travestissement rock… en oubliant de nous offrir un morceau mémorable. Ou peut-être que sortir ça en single est son véritable « message », du genre : « Je ne cherche plus à faire des hits, à connaître un succès populaire massif » ?

SS26 confirme que l’album est plus un « mix » de genres qu’autre chose, en combinant guitares menaçantes et sons électro : c’est un titre qui fonctionne mieux, parce qu’assorti d’un semblant de mélodie, et surtout d’un texte – sombre – qui fait sens. « Spring, Summer ’26 / When the world is gonna end, no hope for any of it / Yeah, we’re walkin’ on a runway that goes straight to hell / Nothing’s gonna save us, not music, fashion or film » (Printemps, Été 2026 / Quand le monde va s’effondrer, sans espoir pour rien / Ouais, on défile sur un podium qui mène droit en enfer / Rien ne nous sauvera, ni la musique, ni la mode, ni le cinéma). C’est donc ça que voulait dire la pochette, illustrée, qui plus est, de la présence d’icônes vieillissantes : il y a une mortalité de l’Art, qui ne survivra pas à la fin de notre monde ?

Sans grande originalité, mais avec une certaine pertinence, Card Declined parle de la futilité de la consommation à outrance. La chanson évoque d’abord les débuts de PJ Harvey, avant une rupture de ton dans une seconde partie dont on perçoit mal la logique, et un final abrupt. Camera, très pop mais pas réellement accrocheur non plus, parle du besoin très actuel d’être photographié, filmé, pour voir son « existence » confirmée. À noter que c’est notre Vincent Cassel national qui a été recruté pour le clip, illustrant le tournage d’un film. Bon.

2007 permet à Charli de revenir à sa vie avant de connaître la célébrité : la chanson est assez sommaire et il est difficile de savoir quels sentiments elle exprime. Nostalgie ? Regrets ? Fierté ? I’m Afraid est bien meilleur, car laissant – enfin – de l’émotion s’immiscer au milieu des concepts maniés à la pelle dans l’album : la chanteuse y avoue son insécurité, tant sur le plan personnel que professionnel. Du coup, la brièveté du titre est frustrante : on avait envie d’en savoir plus, on aurait aimé un morceau plus ample, plus long.

Yeah, est la première chanson que l’on peut qualifier de réellement rock, en dépit (ou à cause) de son texte minimal, et de l’affectation de sa production (ces breaks…), sans pour autant convaincre totalement. Wink Wink parle du rôle qu’il faut jouer pour être célèbre, et de la difficulté d’en sortir, ou même d’en changer, mais est enfin la chanson qu’on attendait : la plus simplement efficace, accrocheuse même, du disque.

Persona, comme son titre l’indique, est inspirée du célèbre film de Bergman, et traite, dans la même ligne que Wink Wink, de l’apparence derrière laquelle nous nous dissimulons pour affronter les défis de notre vie sociale. Sur une base « grungy », la chanson tente un décollage lyrique, rare sur le disque, mais sonne surtout comme une pose supplémentaire.. Magic Metal Montana accélère enfin le tempo, et délivre un hommage chaleureux à un véritable ami de Charli, le producteur A.G. Cook : on se rend compte que c’est la première chanson « positive » du disque, et qu’il a fallu en arriver à la dixième (sur onze) pour qu’un peu de chaleur humaine s’immisce dans Music, Fashion, Film !

No One Lasts Forever clôt le disque de manière beaucoup plus ambitieuse que tout ce qui a suivi : Charli s’interroge sur la brièveté du succès et de la renommée, et sur ce qui restera ensuite. La voix de Cronenberg arrive alors pour délivrer un monologue – lucide – sur la mort, sur la disparition physique des artistes et sur l’illusion de l’immortalité artistique. « They are dead, they are gone, no one lasts forever » (Ils sont morts, ils sont partis, personne ne dure éternellement) est la phrase finale qui tourne en boucle. Qui fait écho, par son pessimisme, ou son réalisme si l’on veut, au thème de SS26.

Clairement, Music, Fashion, Film, avec sa collection de morceaux trop courts, paraissant souvent inachevés, et ne délivrant que peu de « hooks » pop qui emballeront le grand public, a tout d’un objet conceptuel : il a été créé comme une réflexion sur l’identité, la célébrité, la création artistique, égrenant les obstacles, les tourments, les erreurs qui marquent la vie d’un(e) artiste. Est-il vraiment rock ? Non. Est-il encore un disque pop ? Guère plus. Sa limite est évidemment que, en martelant ses thèmes, Charli XCX ne l’a pas vraiment conçu pour être aimé ou ressenti, mais pour être commenté, analysé, discuté comme un objet culturel. Voire comme une réflexion « profonde » sur l’Art et la Vie.

Et cette propre conscience de ses ambitions devient la limite de Music, Fashion, Film : car les œuvres qui marquent réellement leur époque, que ce soit dans le domaine de la musique, de la mode ou du cinéma, n’ont jamais besoin de proclamer leur importance. Elles laissent simplement le temps s’en charger.

Eric Debarnot

Charli XCX – Music, Fashion, Film
Label : Atlantic Records
Date de parution : 24 juillet 2026

 

 

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