Nos 50 albums préférés des années 80 : 35. Suzanne Vega – Solitude Standing (1987)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Solitude Standing de Suzanne Vega, l’album qui, grâce au succès de Luka, l’a révélée au grand public et ouvert la voie à de nombreuses voix féminines à la fin des années 80…

Solitude Standing Image

En écrivant cette chronique, deux événements me viennent en mémoire. Le plus récent est le dernier concert donné par Suzanne Vega à Paris, salle Pleyel, en mars dernier. Au milieu de titres de son épatant dernier album, les extraits de ses deux premiers disques, Suzanne Vega et donc Solitude Standing, sans être surreprésentés, étaient de façon évidente ceux que le public attendait et qui lui avaient fait prendre ses billets. Et moi, pendant ce concert émouvant, j’avais des flashs du moment où j’ai acheté le CD après une seule première écoute de Luka, à une époque où le CD était une révolution et où je pouvais me permettre d’en acheter un seul par mois, tout au plus. Pas question de se tromper donc ! Cela aura été un bon investissement, tant il a été usé au fil des années.

Solitude Standing RectoEn 1987, Suzanne Vega n’est plus totalement une inconnue. Née en Californie en 1959, elle arrive à deux ans et demi à New York et compose ses propres chansons dès 14 ans, aidée par un environnement familial propice aux activités culturelles : son beau-père est écrivain et portoricain, ce qui, très tôt, fait baigner la jeune Suzanne dans la poésie et la bomba. Comme toute artiste folk new-yorkaise, elle écume les bars de Greenwich Village, et est repérée par le guitariste du Patti Smith Group, Lenny Kaye, qui va la prendre sous son aile, lui faire rencontrer du monde, et l’encourager à maintenir la sobriété dans sa musique, à une époque où les albums surproduits étaient légion. Il sera coproducteur de son premier disque avec Steve Addabbo. L’accueil commercial sera timide, mais la critique dira tout le bien qu’il faut penser de titres comme Small Blue Things, Marlene on the Wall ou The Queen and the Soldier, fabuleuse chanson antimilitariste qui, du fait de son thème, résonne à toutes les époques.

Solitude Standing VersoLe talent est là, et un certain public, à la recherche d’artistes authentiques, va faire un triomphe à Solitude Standing, qui sort en 1987, toujours produit par Steve Addabbo et Lenny Kaye, deux figures primordiales dans le son d’un album à la fois de son temps et totalement respectueux du style de son autrice. Une batterie plus lourde, des nappes de synthé présentes sans être envahissantes : le disque bénéficie de tout ce qui permettait d’avoir du succès ces années-là, mais sans trahir l’esprit des morceaux et en laissant au premier plan l’atout principal, à savoir cette voix émouvante. Lenny Kaye ne doit pas être pour rien dans le fait que les musiciens soient crédités comme le Suzanne Vega Group, à la façon du groupe de sa muse Patti Smith. Citons principalement le batteur Stephen Ferrera ou le guitariste Marc Shulman, qui participera aux deux albums suivants, Days of Open Hand et surtout 99.9F°, avant de jouer avec… les Bee Gees ou Céline Dion.

De façon étonnante, les chansons de l’album ont été composées sur une dizaine d’années puisque certaines, et non des moindres, ont été écrites dix ans plus tôt par une Suzanne Vega de moins de 20 ans. Gypsy et Calypso datent de 1978, mais n’avaient pas été choisies pour figurer sur le premier album de l’artiste.

Solitude Standing Face 1Beaucoup de choses ont été écrites sur Tom’s Diner, en particulier sur le côté gonflé de démarrer un disque par de l’a cappella. Ce qui frappe près de 40 ans après la sortie du disque, comme à l’époque, c’est la façon dont cette petite vignette, cette tranche d’observation, inscrit ce court titre de deux minutes dans un « mood » new-yorkais. La narratrice entre dans le diner, commande un café, observe ce qui se passe, lit le journal et notamment l’horoscope après avoir versé son lait, regarde la pluie tomber et va prendre son train. « I am sitting in the morning at the diner on the corner / I am waiting at the counter for the man to pour the coffee / And he fills it only halfway and before I even argue / He is looking out the window at somebody coming in » (Je suis assise le matin au diner du coin. / J’attends au comptoir que le serveur verse le café. / Il ne remplit la tasse qu’à moitié et, avant même que je proteste, / il regarde par la fenêtre quelqu’un qui entre.) Le texte est magnifique et la qualité d’écriture de Suzanne Vega remarquable, ce qui en a fait l’un des titres préférés des professeurs d’anglais, heureux d’avoir une proposition plus récente que Bob Dylan ou Leonard Cohen pour leurs élèves : « There’s a woman on the outside looking inside, does she see me? / No, she does not really see me ’cause she sees her own reflection / And I’m trying not to notice that she’s hitching up her skirt / And while she’s straightening her stockings, her hair has gotten wet » (Il y a une femme dehors qui regarde à l’intérieur : est-ce qu’elle me voit ? / Non, elle ne me voit pas vraiment, parce qu’elle voit son propre reflet. / Et j’essaie de ne pas remarquer qu’elle remonte sa jupe. / Et tandis qu’elle rajuste ses bas, ses cheveux se sont mouillés.) Le duo britannique DNA en fera un remix en 1990 qui sera un tube mondial, et les touristes afflueront pour aller prendre leur café à Tom’s Restaurant.

Solitude Standing Inner Sleeve 1Mais bien sûr, Tom’s Diner est aussi célèbre parce qu’il est enchaîné au tube ultime de Suzanne Vega, ce Luka qui va s’avérer une déflagration. Le thème de cette chanson est bien connu, puisqu’un narrateur a priori fictif décrit à la première personne la violence physique qu’il subit. Chanson la plus célèbre sur la maltraitance infantile, elle décrit l’innommable, mais la composition est tellement lumineuse qu’elle s’est transformée en tube instantané. C’est un mid-tempo très confortable, avec nappes de synthés et arpèges de guitare. La voix est douce, le sentiment d’apaisement tranche avec la violence du récit, un peu à la manière du Lou Reed de Berlin, que l’artiste vénère presque autant que Leonard Cohen : « If you hear something late at night / Some kind of trouble, some kind of fight / Just don’t ask me what it was » (si tu entends quelque chose tard le soir / Comme un problème, comme une dispute / Surtout, ne me demande pas ce que c’était). Des années plus tard, elle a révélé que Luka était inspirée par son enfance et ses relations avec son beau-père. Succès foudroyant (Grammy en 1988, 3e au Billboard), cela reste bien sûr encore à ce jour le plus gros succès de son autrice, qui a lancé à la fois l’album et toute sa carrière.

Le disque, évidemment, ne s’arrête pas à ces deux tubes, et il ne serait pas dans cette sélection sinon. Dans Ironbound/Fancy Poultry, Suzanne Vega chante encore son amour de sa ville élargie. Ironbound est un quartier multi-ethnique de Newark, comprenant notamment une communauté portugaise à laquelle elle se réfère. À noter que le quartier a fait l’actualité récemment du fait de raids de la police anti-immigration de Donald Trump. Pour la petite histoire personnelle, j’ai prétendu pendant quelques décennies qu’il s’agissait de Brooklyn, à cause de la référence à l’avenue L, avant d’apprendre, tout penaud, que j’avais tout faux. Gênant quand on a fait son intéressant aussi longtemps. Il n’y a pas d’avenue L à Newark et cette référence demeure un mystère. Musicalement, la mélodie est immédiate, et pleine d’une mélancolie caractéristique de son œuvre.

Difficile de maintenir le même niveau tout du long d’un album, et In the Eye est musicalement moins marquante, mais elle n’en demeure pas moins très intéressante grâce à un texte saisissant et d’une grande violence. L’interprétation est ouverte, comme souvent chez la New-Yorkaise, qui nous fait bosser un peu : on peut y voir une réflexion sur la résistance à un bourreau non défini. Night Vision est intrigante et contemplative,  proche du murmure, la voix clôture en douceur et subtilité la première face.

Solitude Standing Face 2Pour démarrer la deuxième, Solitude Standing est le morceau le plus énergique du disque, et probablement celui dont le son est le plus marqué années 80. La musique y est créditée à l’intégralité du groupe. C’est une réflexion sur la solitude, et Suzanne Vega a expliqué que cette dernière était une présence dans une relation, le dernier composant d’un trio. Les paroles sont de fait très poétiques, mais nous retrouvons là la caractéristique du disque, avec des textes souvent abstraits ou sombres, compensés par un attrait musical immédiat.

Calypso est une splendeur absolue : ceux qui viennent de voir L’Odyssée de Christopher Nolan se rappelleront forcément son interprétation par Charlize Theron. Dans un premier temps épuré par une simple guitare acoustique, le morceau évolue grâce à des synthés et une discrète guitare électrique qui évoquent la mer, tandis que la chanteuse donne la parole à une Calypso souffrant de devoir laisser Ulysse repartir et retourner voir Pénélope. C’est absolument magnifique.

Language était un morceau que je zappais allègrement à l’époque, le maillon faible du disque, qui m’endormait et qui était placé entre deux grandes réussites. Le temps m’a-t-il permis de réévaluer Language ? Pas complètement. J’aurais bien voulu dire que la réécoute de ce disque pour cette chronique me l’avait fait adorer et en avait fait un joyau caché, mais ce n’est pas le cas.

Solitude Standing Inner Sleeve 2Gypsy, merveilleuse chanson témoignant du premier amour de Suzanne Vega, captive toujours autant. Elle s’y autorise des paroles plus intimes avec d’autres musiciens puisque, outre Steve Addabbo, qui s’occupe du solo de guitare, Mitch Easter, le producteur des deux premiers albums de R.E.M., est également crédité à la guitare comme à la production. Gypsy n’aura pas le succès de Luka, mais demeure un incontournable des setlists. Wooden Horse (Caspar Hauser’s Song) démarre avec une batterie bien présente, et son charme hypnotique prend plus de temps à infuser. En tant que symbole de l’enfermement et de la solitude, on ne s’étonnera pas de la référence à cette figure allemande du XIXe siècle, célèbre pour avoir été enfermée toute sa vie dans une cellule sans pouvoir avoir le moindre contact avec l’extérieur. Le cheval de bois qui donne son titre à la chanson est, d’après les récits de l’époque, le seul objet qu’il aurait possédé pendant qu’il était enfermé. Wooden Horse n’est donc pas aussi immédiat que les tubes de l’album, mais il en prolonge la cohérence des thèmes abordés sur les autres titres, et notamment celui de l’isolement.

Pour clôturer l’album, la reprise du thème de Tom’s Diner était loin de s’imposer, le synthé omniprésent et répétitif faisant penser à un générique un peu daté. On comprend l’envie de boucler le disque en revenant au motif d’ouverture, mais cette version instrumentale paraît surtout souligner, par contraste, la force de l’a cappella initial : sans la voix, sans le texte et sans cette précision d’observation qui faisaient tout le charme du morceau.

Si l’on met en perspective ce disque dans la discographie de Suzanne Vega, il est indéniablement supérieur à son successeur, Days of Open Hand , qui n’a pas permis de transformer l’essai. Aidée de son futur mari Mitchell Froom, elle concrétisera tous les espoirs portés en elle avec 99.9F° en 1992, un album où elle abandonnera pour un temps le son folk pour se lancer dans des expérimentations passionnantes, incorporant notamment des éléments électro tout en gardant sa qualité d’écriture.

Près de quarante ans plus tard, Solitude Standing reste bien plus que l’écrin de Tom’s Diner et Luka. C’est un disque cohérent, très années 80 par moments, mais qui a gardé ce que les modes n’abîment pas : une voix, une écriture, et cette façon unique de transformer de petites scènes en images durables.

Laurent FEGLY

Suzanne Vega – Solitude Standing
Label : A&M Records
Date de sortie : 1er avril 1987

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