[arte] « Etty » : une quête spirituelle sous l’Occupation

Inspiré du journal intime d’Etty Hillesum, le film (découpé en six épisodes) de Hagai Levi retrace l’itinéraire hors du commun d’une étudiante juive dans Amsterdam occupée par l’armée nazie. Elle nous livre là un précieux témoignage historique accompagné de ses réflexions sur son cheminement spirituel.

Etty: Julia Windischbauer
© Anne Wilk, Mark de Blok, Rein

Amsterdam pendant la seconde guerre mondiale, sous l’occupation nazie : à la demande de Julius Spier, son psychothérapeute, Etty Hillesum, une jeune femme juive, étudiante en littérature russe, consigne dans onze petits cahiers à spirale les événements de sa vie quotidienne, les réflexions qu’ils lui inspirent, en même temps que les étapes d’un itinéraire spirituel vers un point intime et inaliénable où réside sa liberté et qu’elle finira par appeler « Dieu ». Elle tiendra ce journal jusqu’à son internement dans le camp de regroupement de Westerbork en juillet 1943. Rassemblés et publiés en 1981 sous le titre Une Vie bouleversée, ses écrits font à présent, dans Etty, l’objet d’une adaptation en six épisodes et presque autant d’heures par le réalisateur israélien Hagai Levi, que la série BeTipul – devenue en France En thérapie – a fait connaître du grand public il y a quelques années. Diffusée parallèlement en salle – en deux parties – et sur Arte, cette adaptation est actuellement accessible sur la plateforme arte.tv.

etty-afficheEtty raconte un itinéraire hors du commun, celui d’une jeune femme mal connue en France mais qui fait figure de martyre dans son pays. Venue de Deventer, une des plus anciennes villes des Pays-Bas, russe par sa mère, néerlandaise par son père, elle verra sa vie bouleversée par les lois antisémites édictées par les nazis et sa rencontre avec Julius Spier, un Juif berlinois réfugié à Amsterdam, psycho-chirologue et ancien élève de Jung. Une jeune femme amoureuse de la vie mais tourmentée – elle se sent prisonnière de gènes familiaux compromettant sa santé mentale – qui vit librement sa sexualité, est en constante recherche spirituelle, et se rêve le plus grand écrivain de langue néerlandaise. C’est à travers elle que nous verrons l’étau se resserrer insidieusement autour des Juifs d’Amsterdam avec la complicité de ses habitants : bannissement de l’Université et de nombreux lieux publics, couvre-feu, obligation de se séparer de cet instrument de liberté qu’est le vélo. À travers elle aussi que nous vivrons les menaces de déportation vers le camp néerlandais de Westerbork, qui s’avèrera la première étape d’un voyage vers la mort.

La principale difficulté à laquelle trouvait soumis Hagai Levi était d’articuler la partie dynamique de l’existence d’Etty, autrement dit les faits et gestes d’un quotidien où son amour pour Julius Spier occupe une place centrale, et la partie qui témoigne de sa recherche et de son évolution spirituelles. Il y parvient imparfaitement, les réflexions qu’Etty livre à ses carnets prenant, au fil des épisodes, une importance croissante et ayant, malgré la mise en scène qui entoure leur lecture, un caractère peu cinématographique. Si le cheminement de la jeune femme, dont la dimension mystique s’affirme de plus en plus , ne manque pas en soi d’intérêt, on ne peut s’empêcher parfois de trouver le film bien verbeux. Mais s’en dégage l’image d’une figure admirable autant qu’humaine, déchirée entre des exigences contradictoires et qui finit, contre ses intérêts immédiats, par faire le choix de la solidarité et de l’amour du prochain. Elle est celle qui, reprenant le mot de Rilke, se veut « un baume sur toutes les souffrances ».. Ce qui la conduira à partir pour Westerbork remplir ce qu’elle considère comme sa mission : être « le coeur pensant du camp », puis, refusant l’immunité que lui donne son appartenance au Conseil juif, à s’y rendre comme détenue.

Au-delà de ses imperfections, pourtant, Etty, en montrant la Hollande soumise au joug nazi, impressionne par des partis pris intelligents et efficaces. Celui, par exemple, de refuser la reconstitution historique pour nous transporter dans une Amsterdam presque actuelle – téléphones portables en moins – et signifier ainsi que la barbarie est intemporelle. Celui de clore le film sur les images d’Etty dans le train roulant vers Westerbork, et de ne pas nous faire pénétrer dans le camp. Des scènes, par ailleurs, resteront longtemps gravées dans notre mémoire, comme cette file interminable de cyclistes s’apprêtant en abandonnant leurs vélos à enterrer une liberté de plus,. Et on ne peut, devant l’image du gigantesque amoncellement de bicyclettes qui suit, s’empêcher d’y voir la prémonition de l’entassement des corps dans les charniers des camps. Le film, enfin, tire sa force de ses acteurs, au premier rang desquels Sebastian Koch dans le rôle du charismatique Julius Spier, et surtout Julia Windischbauer, une Etty sobre et intense, magnifique incarnation de cette jeune femme que sa vibrante humanité conduira à Auschwitz où elle mourra le 30 novembre 1943.

Anne Randon

Etty
Film franco-germano-néerlandais  de Hagai Levi
Avec Julia Windischbauer, Sebastian Koch…
Genre : drame historique
Durée totale : 5h40 (en six épisodes sur Arte)
Date de sortie : le 6 mai 2026

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