« Les Inrockuptibles, du fanzine à la marque culturelle » de Véronique Servat : un essai roboratif

Les Inrocks fêtent cette année leurs quarante ans. A cette occasion, Véronique Servat publie un essai copieux et passionnant dans lequel elle revient en détail sur l’histoire de ce magazine pas comme les autres.

© Véronique Servat – Le Mot et Le Reste

C’est une histoire que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. C’est l’histoire d’adolescents et de jeunes adultes qui, pendant des années, ont lu avec fascination un magazine qui leur ouvrait des portes sur des mondes fascinants : celui du rock indé, mais aussi celui du cinéma d’auteur, celui d’une littérature exigeante… Les plus jeunes, ceux qui sont nés avec internet, les réseaux sociaux, les plateformes de streaming, et qui ont donc la possibilité de tout avoir à disposition en un clic, auront sans doute du mal à saisir l’importance décisive qu’aura eu un magazine comme Les Inrockuptibles.

Nés officiellement en 1986, sous la houlette de Christian Fevret (et de quelques autres), Les Inrockuptibles auront d’abord été un fanzine, puis un bimestriel, un mensuel et un hebdo… Si l’aventure continue aujourd’hui sous une autre forme, c’est cette première très longue partie, de 1984 à 2010, que Véronique Servat reconstitue dans un livre roboratif issu d’un travail universitaire. A l’origine de cet ouvrage, il y a en effet une thèse que son autrice a remodelée pour aboutir à cette histoire d’un magazine devenu, comme l’indique le titre, une marque culturelle.Très dense, le livre de Véronique Servat retrace donc toutes les étapes qui ont permis la création, l’émergence puis le développement de ce magazine de référence. Les Inrocks sont nés sous l’impulsion de quelques jeunes gens passionnés d’une certaine musique, une pop anglo-saxonne que la presse française de l’époque négligeait : les Smiths bien sûr, mais aussi les mirifiques Pale Fountains, Lloyd Cole, Echo and the Bunnymen, les Australiens The Go-Betweens et quelques autres. Mais en se développant, ce qui n’était au départ qu’un va devenir un magazine qui affirmera une esthétique (le noir et blanc) et des exigences (articles longs, entretiens-fleuves, etc.). La suite, on la connaît et Véronique Servat la raconte avec précision : Les Inrockuptibles vont s’imposer comme une référence dont la notoriété dépassera largement l’hexagone, certains artistes réservant même des exclusivités au magazine français (tout le monde se souvient de l’annonce de la fin des Smiths par Morrissey lui-même dans les colonnes des Inrocks.).

Mais l’influence des Inrockuptibles s’étendra bien au-delà des pages du mensuel, puis de l’hebdomadaire (à partir de 1995). Cette influence, on le sait, sera parfois critiquée, moquée. Accusés d’élitisme et de snobisme, Les Inrockuptibles auront surtout fait preuve d’exigence mais aussi de clairvoyance. Pour s’en convaincre, il suffit notamment d’observer le statut dont jouissent tant d’artistes défendus par le journal à une époque où tout le monde ou presque les ignorait (Pulp en est peut-être l’un des meilleurs exemples). Véronique Servat analyse et décortique ainsi la manière dont les Inrocks vont devenir une véritable marque culturelle et donc étendre leur influence : en proposant à leurs abonnées des disques ou des compilations qui, pour certaines d’entre elles, sont aujourd’hui très recherchés par les collectionneur ; en proposant sous la houlette de Bernard Lenoir une émission de radio que les fans de rock indé écoutaient chaque soir quasi religieusement ; et en imposant un festival dont les affiches étaient souvent impressionnantes (l’auteur de ces lignes se souvient notamment d’une soirée réunissant Jack, Placebo, Eels et Tricky !). Mais – et peut-être est-ce ce qui a marqué un tournant majeur dans l’histoire du magazine – les Inrocks auront aussi l’ambition d’élargir leur horizon à d’autres sujets. Si la littérature et le cinéma auront très tôt eu leur place dans les colonnes du magazine, d’autres thèmes s’y imposeront, la politique notamment (Michel Rocard fera même la couverture des Inrocks en mai 95).

On l’aura compris, le livre de Véronique Servat s’adresse aux nostalgiques de cette époque qui ont, grâce à ce magazine, fait des découvertes culturelles fondamentales. Mais cet essai passionnera également tous ceux qui s’intéressent à la presse écrite et à son fonctionnement. Très richement documenté, Les Inrockuptibles, du fanzine à la marque culturelle s’appuie aussi sur de nombreux témoignages de quelques-uns des membres historiques de la rédaction du journal : Jean-Daniel Beauvallet, Christophe Conte, Serge Kaganski… La densité du livre et sa rigueur en font donc un ouvrage de référence absolument passionnant.

Grégory Seyer

Les Inrockuptibles, du fanzine à la marque culturelle (1984-2010)
Essai de Véronique Servat
Editeur : Le Mot et le Reste
348 pages – 28 €
Date de parution : le 20 février 2026

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