« Printemps Bleu » de Taiyo Matsumoto : « l’occasion de rattraper le coup… »

Il faut absolument profiter de la réédition luxueuse par Delcourt Tonkam de sept « nouvelles » datant de la jeunesse de Matsumoto, pour se frotter à son art radical et dérangeant, repoussant les limites de la « lisibilité » pour mettre en scène une société masculine monstrueuse. Une œuvre essentielle, ni plus ni moins !

Printemps Bleu Image
© 2026 Delcourt / Tonkam / Matsumoto

Soyons optimistes ! Parions sur le fait que la majorité de ceux qui nous lisent ont déjà entendu parler de Taiyo Matsumoto, le créateur de « l’énorme » Amer Béton (adapté par ailleurs au cinéma, avec succès), voire du non moins « colossal » Ping-Pong. Si ce n’est pas le cas, une petite visite chez Wikipédia devrait permettre à ceux qui sont passés à côté de cet auteur essentiel du 8è Art de rattraper leur retard. Et ainsi nous autoriser à rentrer dans le vif du sujet qui nous intéresse aujourd’hui, cette superbe réédition (papier, reliure, impression, on est dans le « Beau Livre ») de l’une des œuvres de jeunesse les plus radicales du maître, Printemps Bleu. Printemps Bleu Cover

On sait que l’une des choses qui distinguent Matsumoto, un peu comme Taniguchi mais dans un style diamétralement opposé, des mangakas habituels, c’est son ouverture aux influences de la BD européenne (Moebius en particulier). Il faut aussi, dans son cas, reconnaître son rejet radical des codes du manga commercial : chez Matsumoto, les corps semblent constamment mal ajustés par rapport aux cases qui les enferment, les perspectives sont déformées, les visages deviennent monstrueux… Mais sa singularité ne s’arrête pas là : il travaille de manière obsessive sur un nombre limité de thèmes. Ses livres parlent tous de l’adolescence comme l’âge de la brutalité et de la solitude, des groupes masculins et de leurs hiérarchies absurdes (sans même parler de ce que l’on qualifierait aujourd’hui de « leur toxicité »), de la marginalité, mais également de la ville comme décor abstrait à ces drames, voire comme projection mentale des tourments des personnages.

Ce qui est singulier chez Matsumoto, c’est que ses récits semblent ultra-réalistes, mais, quand on les lit, ils nous échappent comme s’il s’agissait de constructions oniriques, quasiment impossibles à saisir complètement. Entre la violence radicale de ses histoires, et la difficulté de s’y plonger alors que aussi bien le langage – ces dialogues fragmentés, incompréhensibles souvent – que la mise en image – la fluidité narrative que l’on attend de la BD étant remplacée par un chaos extrêmement inconfortable -, les livres de Matsumoto demandent beaucoup d’efforts – ou, alternativement, un total « lâcher prise » – de la part du lecteur.

Publié au Japon en 1993, juste avant Amer Béton, Printemps Bleu est une compilation de sept histoires créées par Matsumoto quand il débutait, ce qui lui permet, dans une courte épilogue auto dépréciative, de critiquer élégamment son propre manque de maîtrise graphique. Ces sept nouvelles sont toutes centrées autour de lycéens ou de jeunes hommes, souvent des délinquants, désœuvrés, enfermés dans des logiques de domination qui nous sont incompréhensibles. Quasiment aucune structure n’aide le lecteur à s’y retrouver dans ce qui ressemble à des fragments de récits, des polaroïds émotionnels dont on ne saurait reconstituer l’ordre, sans même parler des délires hallucinés et des souvenirs déformés qui se mêlent « à la réalité ». Tout tourne autour de défis idiots (comme dans la stupéfiante ouverture de Si tu vas bien, tapes dans tes mains !), de rapports de force incompréhensibles, de bagarres, d’humiliations… mais sans aucune « glorification » de ces excès. Les personnages, marionnettes ridicules éructant des phrases et même des mots qui nous semblent la plupart du temps dénués de sens, ne tirent ni joie ni plaisir de la violence qu’ils déversent sur le monde, de la domination qu’ils exercent sur les autres. Tout ici est d’une tristesse insondable, d’une médiocrité crasse, d’une vacuité étourdissante.

Arrivé à ce point, on est en droit de se demander pourquoi donc s’imposer la lecture de choses aussi dérangeantes, difficiles, ingrates ? Parce que Printemps bleu est parfois traversé de moments très beaux, très fragiles : des silences, des regards, de minuscules élans vers la Vie. Voire vers la poésie… Mais surtout parce que, avec Matsumoto, on ne parle pas de « divertissement », on parle d’ART !

Eric Debarnot

Printemps Bleu (édition prestige)
Dessin et scénario : Taiyo Matsumoto
Editeur : Delcourt – Collection : Tonkam
211 pages – 19,99 €
Date de publication : 29 janvier 2026

Printemps Bleu – extrait :

Printemps Bleu Extrait
© 2026 Delcourt / Tonkam / Matsumoto

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