D’un phénomène né sur Internet auquel il a lui-même contribué, Kane Parsons en tire une expérience hypnotique derrière laquelle se dessine une méditation inquiétante (lynchienne à la limite, les backrooms n’étant jamais loin d’être les lointaines héritières de la black lodge) sur la mémoire et ce qui demeure enfoui au plus profond de nous-mêmes.

Avec Backrooms, le cinéma d’horreur contemporain (ou disons, plutôt, le « cinéma d’horreur à la A24 ») s’enrichit d’une nouvelle œuvre réinventant, à sa façon, les codes du genre. Là où tant de productions actuelles misent sur la surenchère ou l’efficacité immédiate, Backrooms choisit une autre voie : celle de l’immersion sensorielle, du malaise diffus. Le résultat ? Une expérience déroutante, mais constamment fascinante. L’histoire même du projet contribue à cette singularité car, avant de devenir un film, Les backrooms a été un phénomène né sur Internet en 2019. Tout est parti d’une image banale montrant une suite de pièces vides aux murs jaunâtres, accompagnée d’un texte évoquant le danger de « sortir accidentellement de la réalité » pour se retrouver prisonnier d’une autre réalité composée de pièces identiques.
Cette simple publication a rapidement déchaîné les passions et l’imagination collective. Des milliers d’internautes, dont Kane Parsons, ont enrichi le concept en créant des niveaux, des histoires et des « entités ». Pourtant, ce qui a assuré la longévité du phénomène ne réside pas dans son folklore, mais dans quelque chose de plus profond : la fascination exercée par les espaces liminaires (récemment, le film Exit 8 ou la série Severance, entre autres, se sont inspirés de l’esprit des Backrooms). Ces couloirs déserts, ces salles vides et ces bureaux abandonnés possèdent une étrangeté particulière : ils sont familiers sans être véritablement identifiables. Le film comprend cette origine en refusant de la réduire à un simple prétexte horrifique. Il ne cherche pas tant à illustrer un mythe Internet (auquel Parsons à participer, et qu’il a même consacré avec ses vidéos) qu’à retrouver l’espèce d’émotion primitive qui a rendu ce mythe si puissant.

La première qualité du film, en tout cas celle qui, d’emblée, saute aux yeux, réside dans son incroyable esthétique (remarquable travail du chef décorateur Danny Vermette qui a construit plus de 2 800 m2 de décors répartis sur quatre plateaux de tournage). Chaque plan est conçu comme la part manquante d’un immense labyrinthe dont les couloirs interminables, les salles inoccupés et les perspectives impossibles à la Escher composent un univers d’une parfaite cohérence. La mise en scène transforme ces endroits impersonnels en paysages métaphysiques où chaque angle, chaque profondeur de champ participent à une impression de désorientation permanente.
Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont Parsons parvient à rendre effrayant ce qui est quotidien : un simple couloir devient une source d’angoisse ; une pièce vide semble habitée d’une présence indistincte ; une porte ouverte au loin acquiert une aura terrifiante. Mais réduire la réussite de Backrooms à sa seule apparence visuelle serait injuste puisque le film développe tout un propos sur les mécanismes de l’inconscient. Les espaces traversés par les personnages peuvent être perçus comme une métaphore de l’esprit humain : une vaste étendue fragmentée, composée de zones oubliées et de souvenirs déformés. Ces territoires ne semblent jamais exister uniquement pour eux-mêmes. Ils fonctionnent comme des projections psychiques, des sensations anciennes dont il ne resterait plus que des débris.
Les couloirs interminables évoquent ces chemins que l’on emprunte quand un souvenir tente de refaire surface sans parvenir à se reconstituer complètement. Les pièces qui s’enchevêtrent renvoient à la confusion mémorielle, aux réminiscences qui se mélangent sans logique apparente ou perdent, avec le temps, leurs contours précis. Le film excelle à retranscrire ce saisissement qui caractérise les espaces liminaires, lorsqu’un lieu paraît à la fois ordinaire et inquiétant. Et c’est précisément cette ambiguïté qui nourrit le malaise. À l’image de notre esprit, cet univers conserve des traces du passé sans en préserver l’intégrité, la fiabilité. Les lieux persistent, mais leur fonction s’est corrompue ; les formes demeurent, mais leur apparence s’est modifiée (selon le principe énoncé suivant : « It’s like describing a dog to someone who’s never seen one, then asking them to draw one« ).
Les deux personnages principaux du film, Clark et Mary, évoluent dans les vestiges de leur psyché (une vie ratée pour lui, une enfance soumise à une mère perturbée pour elle), explorant une dimension qui ressemble moins à une matérialité qu’à un inconscient devenu pure architecture mentale. L’horreur ne provient plus uniquement d’une menace insaisissable, mais de la confrontation avec l’inconnu. C’est une peur plus subtile, plus persistante, qui continue de travailler l’imagination longtemps après la projection (le plan final s’impose d’ailleurs comme l’un des plus marquants du film. Sans rien en dévoiler, il parvient à condenser toute la portée existentielle, angoissante et vertigineuse de l’œuvre). Parsons a compris que l’invisible est souvent plus effrayant que ce qui est montré. Il laisse l’esprit du spectateur imaginer ce qui pourrait se cacher derrière un mur ou au bout d’un corridor.
Tout n’est cependant pas irréprochable. Les dernières vingt minutes constituent sans doute la partie la plus discutable du long métrage. Après avoir brillamment cultivé l’équivoque et le mystère, le récit cède à quelques excès, à des élans plus démonstratifs. Certaines séquences basculent dans un registre presque grand-guignolesque qui contraste avec la sobriété et la subtilité de ce qui a précédé. Là où le film était plus pertinent lorsqu’il suggérait, il choisit d’insister. Cette orientation affaiblit le sentiment d’indétermination qui, jusqu’alors, faisait la force de l’intrigue. Backrooms réussit, in fine, à s’imposer comme une expérience hypnotique qui dépasse les limites du genre. Derrière ses couloirs infinis et ses salles désertes se dessine une méditation tourmentée (lynchienne à la limite, les backrooms n’étant jamais loin d’être les lointaines héritières de la Black lodge) sur la mémoire et ce qui demeure enfoui au plus profond de nous-mêmes.
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Michaël Pigé
