The Bobby Lees avait annoncé une pause il y a deux ans, épuisés qu’ils étaient par les difficultés rencontrées pour continuer à faire une musique indépendante et audacieuse. Les voilà de retour avec ce remarquable New Self, constat lucide de leur échec et de la brutalité du monde.

Quand on a la chance d’avoir assisté « en personne » à la naissance du punk rock tel qu’on le définit depuis 1976/1977, on peut avoir parfois l’impression que le punk contemporain tourne à vide, ou tout au moins recycle des recettes qui ne sont plus très originales. D’un côté, il y a toujours des vétérans du siècle dernier qui rejouent des chansons qui restent grandes, mais qui, avec le passage du temps, sont évidemment moins « contondantes » ; de l’autre, une nouvelle génération de groupes continue de trouver dans cette forme « séminale » le véhicule parfait pour véhiculer leur colère et leur frustration… sans toujours renouveler la manière de verbaliser et de mettre en musique des préoccupations qui, en 2026, sont forcément différentes de celles d’il y a un demi-siècle. On est heureux de souligner que The Bobby Lees échappent à cette alternative, proposant depuis 2018 une musique plus stimulante que beaucoup de leurs congénères « énervés ».
Depuis 2018 ? Oui, mais avec un break de deux ans annoncé fin 2023, justifié à l’époque par l’épuisement de sa chanteuse Sam Quartin, et la colère / tristesse de cette dernière devant l’impossibilité de vivre désormais de sa musique. On sait d’ailleurs que le groupe avait reçu, peu après l’annonce de sa « mise en sommeil », le soutien de l’acteur Jason Momoa, fan de The Bobby Lees, qui avait offert de financer leur prochain album. New Self signe donc le retour de Sam Quartin et sa petite bande, et on évitera soigneusement d’utiliser le qualificatif « grand » pour qualifier ce retour, le disque ne durant guère que 20 minutes (ce qui fait que d’aucuns refuseront sans doute de la qualifier « d’album » !).
Derrière les guitares abrasives et l’énergie immédiate des chansons, dans la ligne directe des albums précédents, se dessine pourtant cette fois quelque chose de différent, peut-être de plus intéressant : le portrait d’artistes qui ne cherchent plus à changer le monde, mais simplement à continuer d’avancer malgré les désillusions répétées. Ce que l’on peut qualifier de « fragilité », un terme rarement associé au punk rock, et qui donne à New Self sa personnalité.
Le single Napoleon pose le problème en termes crus : « I’ve been readin’ a book called « The Law of Success » / And it’s makin’ me feel even more crazy / Winston Churchill says loud, loud, « never give up » / Well, my tank is runnin’ real low / ‘Cause I just keep on gettin’ fucked » (J’ai lu un livre intitulé « La Loi du Succès » / Et ça m’a rendue encore plus dingue / Winston Churchill dit haut et fort : « N’abandonnez jamais » / Eh bien, je suis à bout de forces / Parce que je n’arrête pas de me faire baiser). Constat clair d’échec et d’impuissance dans un monde violent où seuls les plus résistants, les plus « inhumains » peuvent réussir. Comme si, en 2026, les punks pouvaient au mieux créer des chansons et des albums de résistance quotidienne, individuelle, face aux difficultés économiques qui frappent les groupes indépendants, face aux impasses d’une industrie musicale aussi hostile qu’incapable d’imaginer et de soutenir une musique contemporaine qui fasse sens. Mais, ce que chante Sam, c’est également la conscience lucide de ses propres limites.
Sur la remarquable chanson New Self, le trajet de Sam est détaillé de manière très explicite, et avec une sincérité totale, centrée autour d’une histoire d’amour ratée. « And the last time wе spoke, you asked how I was / I said I was at a show for Courtney Love / And that I’d been thinking ’bout killing myself / Then deleted your number, embarrassed I felt / I’m sorry for that maybe, I was possessed / By Jim Morrison, Kurt Cobain and the rest » (Et la dernière fois qu’on a parlé, tu m’as demandé comment j’allais / J’ai dit que j’étais à un concert de Courtney Love / Et que j’avais pensé à me suicider / Puis j’ai supprimé ton numéro, gênée / Je suis désolée pour ça, peut-être, j’étais possédée / Par Jim Morrison, Kurt Cobain et les autres) : ça c’est de là où on vient, phagocyté(e) par les clichés du Rock comme par les échecs personnels, amoureux et professionnels. Mais où en est-on aujourd’hui ? « I’m older now, I’ve gotten help / I wish you could meet my new self » (Je suis plus âgée maintenant, j’ai reçu de l’aide / J’aimerais que tu puisses rencontrer mon nouveau moi). Est-il possible de repartir d’un autre pied, de réussir ce qu’on a raté ? La question est posée, mais The Bobby Lees n’ont clairement pas les réponses. Et c’est bien ça qui est touchant.
On remarquera en particulier, au milieu d’une tracklist proposant des morceaux de deux minutes, durée typique du punk rock, un All I Got de quatre minutes et demies, complexe, explorant plusieurs atmosphères et genres différents. Le texte – encore une fois très clair – expose le « centre du problème » qu’a affronté Sam, et son diagnostic le plus honnête qui soit : « On my way to the top / I got so lost along the way that I forgot / Why’d I even start / I got so lost along the way that I forgot / Why I cannot stop / Cause this is all I got » (Sur le chemin du sommet, je me suis tellement perdue que j’en ai oublié pourquoi j’avais commencé. Je me suis tellement perdue que j’en ai oublié pourquoi je ne peux pas m’arrêter, car c’est tout ce que j’ai).
Ce qui peut surprendre sur un disque de 20 minutes étiqueté « punk », c’est la variété musicale proposée. Punk, garage rock, rock indie, hip hop, rythmes latinos, éclats contemporains pas toujours identifiables : les genres se succèdent, apportant beaucoup de fraîcheur à New Self, comme si l’album cherchait encore sa forme définitive. Sa brièveté même participe d’ailleurs à cette sensation : Sam Quartin a visiblement choisi de s’arrêter avant la redite. Louons sa lucidité, reflétant peut-être une conscience que l’inspiration n’est pas inépuisable. Mieux vaut sans doute un disque « sans aucune graisse », consacré avant tout à dresser un constat, soit le premier pas pour se lancer dans une reconstruction après l’effondrement. Ce sera le boulot du prochain album d’imaginer le futur de The Bobby Lees.
New Self est avant tout le témoignage sincère d’une artiste et de son groupe, qui ont traversé une zone de turbulences sévères, et qui retrouvent, au moins durant une vingtaine de minutes, suffisamment d’énergie pour croire à nouveau en eux-mêmes. Et en leur avenir.
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Eric Debarnot
The Bobby Lees – New Self
Label : Epitaph
Date de parution : 12 juin 2026
