Roman psychédélique et borgésien, Le Seul lieu raconte la quête obsessionnelle de la « Cité des Rêves » par un journaliste dont la santé mentale vacille à mesure qu’il se confronte à de très étranges expériences. Roman aussi mystérieux que fascinant, Le Seul lieu plaira aux amateurs d’expériences littéraires singulières.
C’est un phénomène qui se produit assez régulièrement mais qui n’intéresse qu’une petite poignée de lecteurs. De temps à autre débarquent dans nos librairies des romans qui nous proposent des expériences de lecture inédites. Tout le monde souvient évidemment de La Maison des feuilles, le chef d’œuvre de Mark Z. Danielewski (un peu moins de son pourtant fascinant O Révolutions). Mais on pourrait citer aussi le premier roman du Canadien Jason Hrivnak, La Maison des épreuves, une sorte de pastiche des Livres dont vous êtes le héros. Le Seul lieu, unique roman de N. J. Campbell, appartient assurément à cette catégorie qui n’en n’est pas vraiment une…
Tout commence ici par un bref avant-propos de l’auteur lui-même qui présente les pages qui suivent comme la transcription d’un manuscrit qui lui aurait été confié en 2006. Suivent une lettre puis les commentaires de la transcriptrice, une chercheuse en archivistique spécialisée dans l’analyse des documents sonores. Elle nous apprend alors qu’elle va reproduire le contenu de trois cassettes qu’elle s’est procurées dans d’étranges circonstances. Celles–ci donnent à entendre les confessions d’un personnage anonyme, un journaliste-aventurier américain. Des marécages de la Louisiane, à un tournoi d’échecs à Istanbul, en passant par la citadelle de Kowloon ou le désert de Gobi, ce personnage s’est lancé dans une quête obsessionnelle d’une « Cité des Rêves » – une quête qu’il raconte sur ces cassettes et que la chercheuse commente par endroits.
Mais le lecteur comprend assez vite – tout comme le personnage d’ailleurs – que cette enquête aux quatre coins du globe se double d’une aventure intérieure. Peu à peu, le narrateur en vient à s’interroger sur la réalité des événements auxquels il est confronté, sur la frontière entre le rêve et la réalité et, plus globalement, sur ce qui constitue l’essence même de notre existence. Et à mesure que le récit progresse, c’est la santé mentale du personnage qui vacille. A-t-il vraiment vécu tout ce qu’il évoque ? A-t-il rêvé, imaginé une partie de ces événements ? Ou, comme le dit un personnage qu’il croise au cours de ses aventures : est-il le rêveur ou le rêve ?
Très bref roman (144 pages), Le Seul lieu est donc un livre très étrange, qui embarque le lecteur dans une narration finalement beaucoup plus introspective que ce que le sujet du livre pourrait laisser croire. En effet, comme le dit la quatrième de couverture, notre narrateur est une sorte d' »Indiana Jones mental ». Si sa quête l’amène bien à parcourir le monde et à vivre de véritables aventures, l’essentiel de ce qu’il confie sur les cassettes s’apparente à réflexion existentielle. La brièveté du roman semble donc parfaitement adaptée à cette aventure métaphysique au cours de laquelle Campbell met en évidence la porosité possible entre le réel et la fiction.
Sans en dire trop, ajoutons que l’auteur joue aussi beaucoup sur l’effacement, voire la disparition de ses personnages. Mais Campbell va même encore plus loin : il ne présente jamais son lire comme une fiction (ni dans l’épilogue ni dans l’entretien qu’il confie en 2016 à son éditeur Two Dollar radio). Phénomène encore plus troublant, N. J. Campbell lui-même semble avoir disparu depuis la parution de son roman aux Etats-Unis en 2017. D’ailleurs Le Gospel, l’éditeur français du livre, a choisi, en accord avec Two Dollar Radio, de ne pas fournir à la presse l’unique photo disponible de N. J. Campbell, afin de respecter cette volonté d’invisibilité. Espérons que ce ne soit que provisoire tant cet héritier de Borgès, Pynchon ou Lynch nous offre ici un premier roman brillant et prometteur.
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Grégory Seyer
