Entendre de nouvelles compositions de Vini Reilly, alias The Durutti Column, relève du miracle en 2026. On savait le guitariste britannique mis en retraite forcée depuis 16 ans suite à un AVC qui l’avait laissé lourdement handicapé. Renascent est bien plus qu’une œuvre de renaissance. Elle offre des perspectives inédites dans l’univers musical de l’ex-membre du label Factory.

Que faire quand on a tout perdu ? Comment trouver un sens aux choses quand plus rien ne nous dirige ? Comment retrouver une force ultime quand plus rien n’a de saveur ? Comment s’extirper d’une morosité glaciale quand plus rien n’a de saveur ? Comment ne pas baisser les bras quand on ne peut plus les lever ? Comment dire les mots quand on ne peut plus les prononcer ? Comment sortir le sens des choses quand on ne comprend plus ce que l’on dit ? Imaginez-vous une seconde enfermé dans votre corps sans plus pouvoir entrer en contact avec autrui. Rappelez-vous l’histoire éprouvante de Joe Bonham dans ce chef d’œuvre de Dalton Trumbo, Johnny Got His Gun (1971). Faites remonter à votre mémoire l’âme emprisonnée de Jean-Dominique Bauby dans Le Scaphandre Et Le Papillon.
Imaginez pour un instant, un instant seulement vos membres qui ne répondent aux ordres simples de votre pensée. Imaginez pour un instant, un instant seulement cet éveil angoissant après ce que l’on appelle un Accident Vasculaire Cérébral (AVC). Dans une demi-conscience, ce qui arrive à vos oreilles en premier, c’est le bruit strident des alarmes du scope, pulsation métronomique qui vous rappelle avec un soupçon d’ironie que vous êtes encore en vie. Vos proches à côté de vous, vos proches que vous ne reconnaissez pas. Vos mots qui sortent mais qui ne veulent rien dire, ce que les médecins appellent Aphasie de compréhension, ces mots qui sortent en désordre, ce que les médecins appellent Aphasie d’expression. Le corps, lui aussi se dérobe, il ne bouge plus, il ne comprend plus. Tout est à réapprendre.
Tout cela, Vini Reilly, tête pensante de The Durutti Column, l’a vécu dans sa chair, son esprit et son âme. Il lui aura fallu seize longues années pour se reconstruire, pour repartir de rien ou de zéro. Seize années de ce qui dépasse le concept de simple rééducation. Une personne atteinte par un AVC doit tout réapprendre, c’est comme une renaissance, comme une mise au monde, comme un enfantement avec son lot de douleurs et de renoncement, de pas d’esquive, de pas en avant et de reculs. Renascent, le nouvel album inespéré de The Durutti Column, pourrait ressembler à un long chant funèbre, à des plaintes obscures, mais il y a depuis toujours dans la musique de l’Anglais une force tranquille, une résilience qui ne fait pas défaut à ces onze nouvelles compositions. Toute oreille qui se penchera sur ces constructions savantes y retrouvera ce qui a fait la force de tous les disques de The Durutti Column, un je ne sais quoi de cette « Saudade » héritée du Fado, cette brume des paysages anglais, cette couleur automnale diffuse.
Pour Renascent, Vini Reilly a dû tout réapprendre, à jouer de la guitare en premier lieu. C’est peut-être cela qui explique que la guitare n’est pas toujours au premier plan dans ces nouvelles partitions. Une part belle est faite à des orchestrations soyeuses qui pourraient évoquer les premiers travaux de Julianna Barwick. A l’image de Virginia Astley, Vini Reilly illustre des paysages sonores plus qu’il ne compose de la musique à tel point que les mots qui viennent, quand on évoque son univers, relèvent bien plus de la peinture que de l’exploration guitaristique. Pointillisme, impressionnisme, autant de qualificatifs qui conviennent si bien aux longues plages instrumentales de Reilly.
De toute la discographie de Vini Reilly, Renascent est sans aucun doute le disque le plus ouvert, le plus varié. C’est sans doute lié à cette lente et longue gestation. Chacun des titres semble être comme antagoniste du titre qui le précède ou le suit. Vini Reilly illustre des miniatures comme des Haikus sonores et parfois joue avec une durée plus longue. Il peut aussi bien nous diluer dans des charmes Dream Pop, comme sur le sublime Agonistes que ne renierait pas Elizabeth Frazer, pour mieux nous surprendre sur un Liars aux accents presque Trip Hop qui ne dépareillerait pas sur un disque de Massive Attack. Ce qui est certain, c’est que Vini Reilly, peu importe les angles de vue, parvient à nous émouvoir, réussit à faire jaillir un sentiment étrange en nous, comme une espèce de joie triste et souriante, comme une mélancolie qui ne ferait pas mal mais qui nous rendrait plus lucide.
In a big green boat, just you and me
Across the wide Sargasso Sea
′Round and ′round the circle of life
Some need a car, a house, or a wife
Some need another handful of rice
They keep on falling further and further down
I know it’s the end when I hit the ground
And I don′t regret a single cigarette
And the Earth has a hell of a price
And I don’t even regret
A single cigarette
And the Earth has a hell of a priceThe Durutti Column – Sargasso Sea
Là où Vini Reilly atteint des sommets d’émotion, c’est quand il s’empare du piano. Pour preuve, cette merveille méconnue sur Amigos Em Portugal, cet album sorti en 1983, le morceau de clôture To End With, parfait de concision et de poésie. Sargasso Sea sur Renascent pourrait en être un lointain écho, une forme de réminiscence. Incarné sublimement par la voix magnétique de Caoilfhionn Rose, Sargasso Sea pourrait sembler futile entre d’autres mains. Ici, il touche au merveilleux, il culmine à des hauteurs virevoltantes, il explore des profondeurs insondables.
Vini Reilly ne cesse d’explorer les contrepoints, alternant une espèce d’académisme avant de se lover dans un anarchisme libertaire et créatif. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter For Friends Everywhere qui cherche aussi bien dans des climats presque Jazz, dans les ambiances du Penguin Café Orchestra de Simon Jeffes que dans des structures Gamelan. Sur All They See Is Fire, Lucas Elliot nous interpelle du vide, d’un néant si attirant, d’un espace sans lumière, d’une monochromie si irrésistible. Abandonnez vos certitudes, déshabillez-vous de vos croyances, délestez vous de votre force inutile et renoncez à tout.
Renascent est le disque d’un être humain qui n’a jamais renoncé, il est la preuve existante que tant qu’il y a un souffle, la vie est encore là, que tant qu’il y a un battement de cœur, la vie peut encore s’écouler, certes à un rythme plus posé, certes de manière plus incertaine… mais la vie est belle et bien là. La vie peut être un souffle léger, un soupir à peine, un effluve qui se dissipe, un cercle qui ne se ferme pas totalement, une esquisse…
Une œuvre nécessaire.
Greg Bod
