Eutopie est un roman de folk-horror dont l’intrigue se situe dans les montagnes de l’Idaho au début de XXe siècle. Entrecoupé de scènes effrayantes, le livre du Canadien David Nickel est une belle réussite, même s’il pâtit de quelques longueurs dans son dernier tiers.

Chaque nouvelle publication de la collection Styx est l’occasion de rappeler le travail salutaire entrepris par Laurent Queyssi et les éditions Fleuve. Depuis moins d’un an, et avec déjà cinq romans publiés, cette collection dédiée à la littérature horrifique nous permet de mesurer la bonne santé et la variété de ce genre trop souvent réduit à quelques noms bien connus (Stephen King, Clive Barker…). Eutopie, du Canadien David Nickle, est une nouvelle découverte que nous offre Laurent Queyssi, qui dirige avec beaucoup de clairvoyance cette formidable collection. Jamais traduit en France, cet auteur a déjà publié plusieurs romans, dont certains ont été récompensés par des prix prestigieux. Dès les premières pages d’Eutopie, il nous entraîne dans un univers fascinant et inquiétant.

L’intrigue se déroule en 1911, quelque part dans les montagnes de l’Idaho. On y fait la connaissance de deux personnages dont les destins vont rapidement s’entrecroiser. Le premier se nomme Andrew Waggoner et il est en fort mauvaise posture lorsqu’il apparaît dans le récit. Ce médecin noir vient d’arriver dans ce coin encore sauvage et des membres du Ku Klux Klan s’apprêtent à le lyncher. Sans l’intervention des hommes de la célèbre Pinkerton, nul doute que Waggoner aurait fini au bout d’une corde… Le jeune Jason Thistledown ne connaît pas un destin vraiment plus heureux. Sa mère, avec laquelle il vivait seul dans une petite cabane isolée, vient de mourir d’une étrange maladie, comme tous les autres habitants de la petite ville la plus proche. Heureusement pour Jason, une tante qu’il ne connaissait pas arrive à point nommé et lui propose de partir avec elle vers une destination bizarre. Et c‘est ainsi que nos deux protagonistes vont se retrouver à Eliada, une petite ville bâtie par le richissime Garrison Harper. Cet idéaliste a en effet choisi d’ériger une ville qu’il a imaginée et conçue comme une utopie dans laquelle les soins sont gratuits pour tous. Sa foi dans le progrès humain est sans limites, et Harper est persuadé que l’hygiène et la santé en sont la clé. Mais Andrew et Jason vont rapidement s’apercevoir que cette ville et son hôpital abritent un terrifiant secret. Et, dans le même temps, une créature effrayante s’éveille dans les montagnes qui ceinturent Eliada.
Eutopie est s’inscrit donc la veine du folk-horror, ce sous genre horrifique qui dépeint généralement une communauté isolée en proie à la manifestation effrayante d’éléments du folklore local mais aussi. Mais ce sont aussi et surtout les croyances et les superstitions de certains personnages qui accentuent la peur qui s’immisce rapidement dans le récit. De ce point de vue, le roman de David Nickle est une belle réussite. Il agence en effet avec beaucoup de savoir-faire les motifs inhérents au genre : le décor est ici essentiel et l’apparition du surnaturel aussi brutale qu‘étrange. Nickle parvient en outre à conjuguer l’efficacité du récit (les pages tournent toutes seules pendant une grande partie de la lecture) à la construction des personnages. Andrew et Jason deviennent vite des protagonistes attachants car l’écrivain a pris le temps de leur donner une certaine matière. Pour autant, le roman souffre de quelques longueurs dans son dernier tiers. Lorsque le récit atteint son acmé – c’est-à-dire lorsque toutes les forces en présence s’affrontent – les événements s’étirent un peu et la tension perd alors de sa force.
On retiendra tout de même de cette lecture qu’elle aura su nous divertir efficacement tout en nous proposant des pistes de réflexion intéressantes sur la foi, le progrès scientifique, l’eugénisme ou la quête d’un idéal. En d’autres termes, Eutopie est une nouvelle preuve de la vitalité d’une littérature horrifique contemporaine intelligente et divertissante.
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Grégory Seyer
