Après TikTok, les Oscars et le passage en France de son réalisateur S. S. Rajamouli, RRR revient sur les écrans hexagonaux. Un blockbuster réécrivant la lutte pour l’indépendance indienne, fait d’hyperbole assumée, d’amitiés viriles et sentimentales à la John Woo et de méchants britanniques cartoonesques, à prendre (selon notre rédacteur) ou à laisser.

Pourquoi évoquer de nouveau RRR ? Parce que sa ressortie française plus conséquente par Carlotta en fait l’autre film de l’été dans lequel une femme attend son mari parti en mission, tandis que ce dernier porte un pendentif en souvenir de sa femme. Et aussi parce que c’est une proposition de cinéma populaire de durée Big Mac aux antipodes du réalisme qui est devenu la marque de fabrique Nolan aux yeux du grand public depuis sa relecture de Batman.
À l’époque coloniale, en Inde, les Anglais enlèvent une jeune fille d’une communauté tribale. Mais ce qu’ils ignorent, c’est que cette tribu a un protecteur : Bheem. Peut-être que soleil ne se couche jamais sur l’empire britannique, mais la force est du coté des justes.
On pourrait résumer le film ainsi : après avoir vu la Guerre 1939-1945 réécrite par Inglourious Basterds, S. S. Rajamouli finit par imaginer un film d’action en forme de bromance entre les leaders indépendantistes Alluri Sitarama Raju (Ram Charan) et Komaram Bheem (N. T. Rama Rao Jr.). Deux révolutionnaires ne s’étant jamais croisés dans la vraie vie. Le tout avec une dose de sentimentalisme proche de celle du John Woo de la période hongkongaise. Ici, une amitié se scelle en plongeant sous l’eau pour se serrer la main avant d’escalader à deux une pyramide humaine. Le même symbolisme direct aussi, les deux personnages étant associés respectivement au feu et à l’eau.
De plus, parce que, dans les conventions implicites du cinéma populaire indien du Sud, le héros d’action est la réincarnation d’une divinité, ces deux leaders pourront par exemple manier une moto pour se battre, comme Jackie Chan maniait des ustensiles de cuisine pour faire du kung fu. Le genre de super pouvoirs expliquant peut-être en partie l’exploitation du film sur plusieurs mois au pays du manga. Une dimension hyperbolique à prendre ou à laisser, comme chez le Hongkongais.
Côté Anglais, la devise d’un film brandissant fièrement le drapeau indien pourrait être Tous des salauds sauf une. Les colonisateurs anglais en forme de méchants cartoonesques ont fait parler en Occident. Comme si certains découvraient les rancœurs des anciens colonisés vis-à-vis de leur ancien colonisateur. Ou peut-être cela raconte-t-il le peu de connaissance de certaines exactions de l’Empire Britannique au pays de Gandhi.
En tout cas, RRR applique parfaitement l’adage hitchcockien selon lequel « Plus le méchant est méchant, meilleur sera le film » avec… une méchante mémorable. Surtout connue pour un second rôle (le personnage d’Elsa dans le troisième Indiana Jones), Alison Doody est l’hypersadique Catherine Buxton. L’époux de cette dernière, l’administrateur Scott Buxton, est campé en mode brute raffinée par un Ray Stevenson (depuis décédé) ayant surtout marqué pour ses apparitions sérielles (Titus Pullo dans Rome, Isaak Sirko dans la Saison 7 de Dexter).
RRR est le film de la reconnaissance occidentale de son réalisateur arrivant au bon moment, tant c’est celui où il est en pleine possession de ses moyens de metteur en scène. Le diptyque Baahubali le précédant avait atteint à domicile son objectif de phénomène de type Star Wars/Seigneur des Anneaux. Mais c’était pour lui un peu comme si Nolan était directement passé du Prestige à L’Odyssée. Le côté galop d’essai sur une superproduction se voyait dans certains ratés formels : entre autres des plans visuellement moches et un montage parfois illisible pendant la longue bataille de fin de la première partie. Cette fois, l’action est filmée à coup de ralentis aussi longs qu’un mouvement de caméra chez Hou Hsiao-hsien… et cette longueur est raccord de la charge émotionnelle du film. De plus, même si l’entracte existant à mi-film en Inde a été supprimée de la version diffusée en France, le rythme d’ensemble demeure bien équilibré.
Le texte des chansons a quelque chose d’une voix off informelle commentant le récit (comme lorsqu’un morceau se demande si l’amitié de Raju et Bheem ne se rompra pas un jour). La comédie musicale est, elle, réduite au minimum : un Naatu Naatu (Oscar et Golden Globe de la Meilleure Chanson) en forme de « battle » de danse supersonique pour régler la question du racisme, le chant tribal de Bheem sous la torture et le générique de fin. Petits bémols : la scène d’ouverture tribale et certains passages du flash back de deuxième partie flirtant avec la manipulation émotionnelle grossière.
Reste que tout cela sera pardonné à un film capable de montrer de façon très drôle que ne pas parler la même langue que l’autre est un obstacle surmontable dans la lutte pour l’indépendance. RRR est un blockbuster en forme de machine de guerre émouvante.
![]()
Ordell Robbie
