Mêlant au récit de sa nuit romaine analyse esthétique, mythologie et fiction contemporaine, Éric Reinhardt , non sans malice, fait de l’Hermaphrodite de la Galerie Borghese le prétexte à un éloge de la complexité et de l’union des différences.

Quand il était enfant, Éric Reinhardt était fasciné par l’Hermaphrodite endormi, reposant sur un matelas sculpté par le Bernin, découvert au Louvre avec ses parents. Devenu adulte, il caresse le rêve de s’étendre aux côtés d’un autre Hermaphrodite, celui de la Galerie Borghese à Rome, une sculpture en marbre de Paros datant du IIᵉ et de l’union des différences. siècle après JC et inspirée du même modèle grec, antérieur de quatre cents ans. Si bien que lorsqu’Alina Gurdiel lui propose d’apporter sa contribution à la collection « Une nuit au musée », il n’hésite pas un instant : cette nuit, il la passera aux côtésa de la statue antique, à la fois femme et homme – et il a même prévu, cachée dans sa valise, une couette ! Une sculpture grandeur nature et d’apparence très féminine – d’ailleurs Reinhardt choisira de parler de l’Hermaphrodite au féminin – d’autant plus que, contrairement au Louvre, la Galerie Borghese a choisi de l’exposer contre un mur, dérobant ainsi au regard du visiteur son sexe masculin dressé pour ne lui offrir que la nudité sensuelle d’une femme vue de dos.
Démarches administratives, contacts successifs avec la Galerie et avec la Villa Médicis où il résidera quelques jours et enfin installation dans la nuit du 30 avril au 1er mai 2024. Après l’excitation première, une série de déconvenues attend Reinhardt, qui découvre que son lit de camp a été posé non pas à côté de l’objet de ses fantasmes mais dans une autre salle, près du David du Bernin. Une série de restrictions semblent aussi compromettre gravement son projet. Mais il n’est pas homme à se laisser arrêter par des interdits, même dans un des musées les plus sécurisés du monde…À partir de là, L’Imparfait déploie trois récits, suivant trois fils narratifs qui vont s’entremêler et finiront par se rejoindre : celui du séjour nocturne de l’écrivain à la Galerie Borghese alternera avec l’histoire de l’Hermaphrodite, puisée dans Les Métamorphoses d’Ovide qu’il a emporté avec lui, et celle de l’amour entre Bruno, un dentiste spleenétique du Puy-en-Velay et Gloria, une chanteuse transgenre, réincarnation contemporaine de l’Hermaphrodite.
« L’Imparfait » qui donne son titre au livre, ce n’est pas l’Hermaphrodite mais celui qui, contrairement à lui, ne possède pas à la fois les attributs de la féminité et de la masculinité, celui qui se réduit à un seul sexe ou à un seul genre. L’auteur nous fait vivre la trajectoire solitaire de Gloria, avide de trouver l’amour mais rejetée aussi bien par les hommes que par les femmes, Jusqu’à ce que, grâce à leur psychanalyste commune, elle rencontre Bruno, à qui Éric Reinhardt prête bien des traits de sa personnalité, qui trouve en elle son idéal : « être chacun et chacune des deux sexes, à égalité ». L’auteur, lui, finit par étreindre la statue, geste par lequel il a le sentiment de faire partie intégrante de l’oeuvre : « Je me tiens couché le long de l’Hermaphrodite, sous la couette. J’ai fermé les yeux. En raison de cette intimité où le lit nous a réunis, retentit dans mon corps toute la puissance de la statue […]. Ce n’est plus seulement la sculpture qui est de pierre, mais le temps qui passe, comme si j’étais devenu à mon tour une sculpture. Saisissante est l’impression qui m’a envahi que nous formons tous deux une nouvelle œuvre intitulée Hermaphrodite et l’écrivain.
J’ai aimé l’histoire de l’Hermaphrodite racontée avec érudition et fantaisie par Éric Reinhardt et le regard sensible que l’auteur, « psychopathe du détail et de la sensation », pose sur la statue, sans négliger les autres merveilles que renferme la Galerie Borghese – les Bellini, Raphaël, Caravage et surtout L’enlèvement de Proserpine du Bernin. Mais j’ai aussi retrouvé ce qui m’irrite chez Reinhardt. Son choix de mêler récit mythologique et conte teinté de fantastique, réalité et fantasme, s’il s’explique par le désir d’opter pour un genre littéraire lui aussi hybride, relève d’un parti pris de sophistication, là où j’aurais apprécié plus de simplicité. Et j’ai été gênée par sa façon de se mettre constamment en scène, fût-ce par le biais de l’auto-dérision. L’Imparfait est un livre facétieux où se mêlent le poétique et le trivial, où la drôlerie et l’invention verbale sont mises au service d’un bel éloge de la complexité, de l’union des différences, d’un amour considéré « hors normes ». Mettant à mal bien des préjugés, il est une jolie leçon d’ouverture à l’autre, particulièrement bienvenue à notre époque.
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Anne Randon
