Jarvis Cocker et ses acolytes étaient enfin de retour à Paris, après une très longue absence. Paradoxal pour celui qui a longtemps vécu dans la capitale… et s’est essayé au français pour l’occasion.

L’excitation était palpable dans les rues proches de la Porte de Pantin, ce lundi 6 juillet à Paris, malgré la canicule et l’humidité moite régnant. La raison ? Pulp était ENFIN de retour dans la capitale. Après une longue absence assez incompréhensible, alors que son emblématique leader Jarvis Cocker a longtemps habité dans le dixième arrondissement, y a aimé puis divorcé, s’y est reproduit, fuyant les paparazzis dans nos rues et épousant une vie plus confortable que s’il était resté outre-Manche. On connaît la suite : Jarvis est redevenu un citoyen de Sa Majesté, le bassiste historique de Pulp, Steve Mackey, est décédé en 2023, puis le groupe a décidé d’enregistrer un nouvel album (More, publié en 2025), se reformant en quelque sorte « pour de vrai » l’an passé. Mieux : More fut une brillante réussite, lui autorisant de nouvelles tournées triomphales et justifiées, ce qui n’est pas donné à toutes les anciennes gloires des années 80-90.
Mais 2025 n’avait vu qu’une date française au programme, à la Route du Rock. Cet été, trois dates dans l’hexagone figurent au menu du groupe, regroupées en ce début de mois de juillet, avec les festivals de Beauregard et des Eurockéennes de Belfort, avant cette date au Zénith de Paris, qui a vite affiché complet, malgré quelques remises en vente de places au coup par coup. Pour l’occasion, le groupe alterne les sets « courts » de festivals (1h15 à 1h30) et les spectacles pensés pour les salles en deux parties d’1h10 environ, entrecoupées par un entracte, avec des setlists beaucoup plus généreuses, de l’ordre de 23 à 25 titres par set. C’est à cette option maximaliste que nous allons avoir droit ce soir, avec d’emblée, des écrans nous prévenant que nous allons vivre un moment exceptionnel… L’ironie, au second ou au troisième degré, a toujours fait partie de l’ADN du groupe, notamment sur scène ; pour autant, la promesse, ou menace, était ici à prendre au premier degré.

Le groupe attaque, comme tous les concerts de la tournée, par deux tubes de Different Class, Sorted for E’s and Wizz et Disco 2000. D’emblée, on comprend qu’il n’est pas venu pour se ficher de son public : s’il s’agit d’un relevage de compteurs, alors ce sera le plus flamboyant qui soit ! Le groupe de Sheffield s’est en effet donné les moyens, avec, déjà, huit musiciens au total sur scène, dont quatre additionnels en plus du noyau historique des membres encore actifs : outre Jarvis, Candida Doyle (claviers, chant), Mark Webber (guitare) et Nick Banks (batterie, percussions). Les effets lumineux sont généreux, les projections sur l’écran à l’arrière de la scène, et sur ceux sur les côtés de la scène, à l’unisson. Et au milieu de cela, Jarvis. Car, bien sûr, c’est lui le maître à bord, lui que l’on souhaite avant tout voir : Jarvis se dandinant, Jarvis dansant comme un pantin désarticulé, Jarvis chantant avec sa voix qu’il a très bien conservée, Jarvis blaguant et nouant une relation de proximité avec ses fans, même dans un Zénith rempli et chauffé à blanc. Le détour par Spike Island nous rappelle que Pulp était revenu l’an passé avec ce single fracassant, qui avait sidéré par sa force et sa qualité… Le public lui fait déjà un triomphe, renforcé par un saut dans le temps 33 ans en avant, avec Razzmatazz qui prouve la grande cohérence dans le temps de l’univers de Pulp. L’interprétation de cette « oldie » est un marqueur fort de cette tournée : le groupe joue pas mal d’anciennes chansons qui n’ont pas figuré sur les setlist depuis longtemps, avec un corps d’incontournables et quelques autres, différentes selon les soirs. Et les joue à fond les ballons, avec les moyens maximalistes de 2026, bien loin des premières productions « cheap » de ses débuts. Bref, il veut s’amuser tout en nous montrant la force de son univers, et en récompensant tous ses fans, anciens comme nouveaux. Et cela se sent.

Ainsi, ce soir, outre Razzmatazz, ont été interprétées Pink Glove, la très rare O.U. (Gone, Gone), Acrylic Afternoons, Have You Seen Her Lately ? (vainqueur à l’applaudimètre du vote du public en fin d’entracte), et Don’t You Want Me Anymore ? (la perdante, jouée néanmoins pour le final en bonus inhabituel, et toutes deux jouées pour la première fois depuis 2012 et leur reformation). Le tout dans des versions extatiques et très réussies. On parie qu’une partie majoritaire du public ne connaissait pas, ou avait oublié l’existence de ces chansons, nous y compris : gloire et honneur à Pulp de nous en avoir rappelé l’existence ! Cela nous donne envie de refaire un peu de spéléologie dans leur discographie, ce qui est toujours un chouette sentiment (même si les tous premiers enregistrements ont vraiment mal vieilli). Pour le reste de la setlist, Different Class, leur chef d’œuvre, se taillait bien sûr la part du lion, avec 7 chansons (contre 9 jouées en général, mais la setlist du Zénith était plus diversifiée), His’n’hers, 6, More, 5, et 1 à 2 pour quatre autres albums. Une diversité réjouissante.
Autre fil rouge de la soirée : les efforts de Jarvis dans la langue de Molière, fort logiques après avoir vécu dans notre pays. Son français est un peu claudiquant, mais cela renforce indéniablement le charme de la soirée. Introduisant la magnifique Slow Jam (de More), le chanteur explique, en montrant une photo de club glauque à Sheffield, sur fond de mur de briques anglaises noircies, que c’est là que TOUT avait débuté pour eux. Tout : les premières danses, les premiers amours, le sexe, explicite-t-il… Et, derrière, la chanson est magnifique, et le public, déjà bouillant, réagit favorablement à ce mid tempo calmant le rythme. On oubliera vite en revanche Farmers Market, autre morceau de More, que Pulp s’évertue à jouer depuis un an sans que l’on comprenne pourquoi, malgré le texte ciselé de Jarvis. Autre moment fort de la première partie, This Is Hardcore, devenu un incontournable du groupe, lancé sur fond de vidéo de gogo-danseuses. Une version live toujours impressionnante de ce morceau à part de son répertoire, accueillie dans un nouveau triomphe par le public : peut-être la meilleure chanson de Pulp, au fond ? Après un Sunrise honorant l’album initiateur de la séparation historique du groupe (We Love Life, 2001), c’est déjà le moment de l’entracte. Pour jeter un coup d’oeil aux t-shirts, courts ou longs, fort réussis mais à 60 euros. Pas étonnant cependant pour un groupe de ce statut.
De retour des vestiaires, ou plutôt des loges, après la mi-temps, après nous avoir fait voter par écrans interposés sur la « chanson choix du public », le groupe revient en mode quatuor, pour une version acoustique de la nostalgique Something Changed. Une reprise en douceur, avant que les hostilités ne reprennent bien vite avec l’angoissée The Fear, qui renoue avec les démons de This Is Hardcore, les très rares Have You Seen Her Lately ?, Acrylic Afternoons et O.U. (Gone, Gone). Plus récente, Begging for Change, incluse dans la compilation HELP 2 publiée récemment à des fins humanitaires, pour l’association War Child, s’inscrit également dans une liste de morceaux rares et inattendus. Avec sa montée en puissance bien sentie, et son « CHANGE » s’affichant en gros caractères sur l’écran en fond de scène, elle ne peut que parler à tout le monde, en ces temps troublés…
Mais tout ceci ne peut nous faire oublier ce vers quoi nous amène inexorablement le groupe : une série de bangers ultimes, dominée bien sûr par Common People. Déshydraté, vaincu par la chaleur, Jarvis se finit au chocolat amené par ses techniciens des loges, et nul doute que le sucre peut avoir un intérêt en vue de cette dernière demi-heure. Celle où le show, déjà enlevé, devient total : Do You Remember The First Time ? ouvre le bal, après une évocation du premier concert parisien du groupe en 1991 : « c’était notre première fois dans un pays étrange… You know what I mean : a foreign country ! » Quelques mains de survivants se lèvent, dans une salle dominée par les quadras et les quinquas, mais où l’on voit aussi des gens plus jeunes. La chanson fait toujours son petit effet, avec son emballement jouissif, et sera complétée un peu plus tard par l’autre « tube » de His’n’hers, Babies, toujours incontournable. Au menu également, Mis-Shapes, qui fait toujours son petit effet, et Got To Have Love, tentation disco vendue depuis la sortie du dernier album comme un futur classique des concerts, et pour laquelle nous avons toujours des réserves ; certes dans l’ADN du groupe, mais un peu trop putassière à notre goût.

Quoi qu’il en soit une rampe de lancement pour LE classique absolu, Common People, jouée sur cette dernière tournée souvent en avant-dernière position, ou un peu avant, en tout cas pas en point final comme sur les précédentes tournées. Le départ va être enrayé par un de ces moments qui font le sel des concerts de Pulp : interpellé par une spectatrice très vocale, ni une ni deux, Jarvis lance le groupe dans une interprétation de She’s a Lady en mode acoustique. Et puis, Common People. L’extase absolue et définitive, la communion totale d’un groupe avec son public. Celles et ceux qui ont vu Pulp en concert savent. Ce fut le cas toute cette longue et chaude soirée au Zénith, mais encore plus pour le tube numéro un du groupe, modèle de texte acerbe et de mélodie minimaliste et efficace, de tandem improbable, plein de glucose et qui pourtant nous fait décoller vers des sommets insoupçonnés. Sept mille personnes en fusion, attendue, certes, mais complètement électrique, une même vague humaine qui se déhanche et lève les mains… et célèbre l’ironie festive et le sens de la critique sociale de Jarvis Cocker et de ses acolytes. Après avoir re-vécu ça, on peut encore une fois mourir tranquille, « le plus tard possible bien sûr » comme disait l’autre !
Alors, certes, le groupe a encore joué dix minutes de plus, avec A Sunset, agréable mais anecdotique ballade du dernier album, puis Don’t You Want Me Anymore ? Mais la messe était dite. Essorés, heureux, le groupe comme son public peuvent alors goûter à un repos bien mérité. En sortant dans les rues de Paris encore chaudes, les qualificatifs fusent, de brillant à fantastique… Avec une question inattendue : et si le groupe avait été trop généreux ? La soirée fut totale, à rallonge, on en a pris plein les oreilles et les yeux, on a renoué avec Jarvis, ce meilleur pote que l’on aurait dans une vie idéale. Mais ce fut presque trop ! Comment trouver le goût de repartir dans des concerts plus « banals » dans quelques jours ? On rêverait de se poser ce type de question à chaque sortie de salle de concert. Pour notre part, nous avons trouvé une solution temporaire : notre prochain concert, ce sera Nick Cave & The Bad Seeds aux Arènes de Nîmes. Un autre genre, mais une même altitude. Histoire de ne pas descendre trop vite.
Note : ![]()
Jérôme Barbarossa
Photos : Cédric Rizzo (merci à lui !)
Pulp au Zénith de Paris
Production : Alias
Date : le lundi 6 juillet 2026
Leur dernier album :
Pulp – More
Label : Rough Trade
Date de sortie : 6 juin 2025
