[Live Review] A Perfect Circle et Jehnny Beth au Zénith de Paris : L’ombre et la lumière

Huit ans après leur dernier passage dans cette salle, le supergroupe dirigé conjointement par son principal compositeur Billy Howerdel et le chanteur de Tool, Maynard James Keenan, était de retour au Zénith de Paris. Une soirée réussie qui n’était pas à rater pour ceux qui aiment la musique non formatée du groupe.

PCO50109_DxO_2
A Perfect Circle au Zénith – Photo : Pascal Cossé

C’est la semaine des retrouvailles après de longues années de manque dans les salles parisiennes. Pulp venait de retrouver Paris le lundi 6, après quinze ans d’absence. Deux jours plus tard, Def Leppard investissait l’Accor Arena, trente ans après son dernier passage au Zénith. Entre les deux, c’était au tour de A Perfect Circle de relever les compteurs. Bien entendu, cette parenthèse n’a pas été aussi longue puisque son précédent passage parisien avait eu lieu huit ans plus tôt, en soutien du dernier album en date, Eat the Elephant. Pas de disque à promouvoir cette fois-ci : le groupe a uniquement sorti à ce stade un nouveau titre, Starless, que l’on espère avant-coureur d’un futur album. La soirée s’annonce donc rétrospective, avec en point d’orgue les inusables Mer de Noms, sorti en 2000, et surtout Thirteenth Step, paru en 2003. Ces deux disques ont permis au supergroupe d’attirer une cohorte de fans avec leur habile combinaison de metal, rock progressif et rock indé.

La bonne surprise, en entrant dans le Zénith, c’est la température. Très loin de la fournaise de la veille pour Pulp, qui a fait couler beaucoup d’encre et de sueur, elle est très supportable ce soir dans un Zénith en configuration réduite, assez surprenante compte tenu de l’affiche. Les conditions imposées aux photographes sont strictes : ils n’auront que deux morceaux par artiste pour travailler. Pour les spectateurs, c’est encore plus radical : ce sera une soirée sans vidéo ni photo, uniquement permises lors du dernier titre de A Perfect Circle.

Jehnny Beth Zénith

En première partie, c’est une surprise puisqu’il s’agit de Jehnny Beth et de son électro hardcore, a priori assez loin du style de la tête d’affiche. Mais pour moi, c’est idéal puisque je n’avais pas pu assister à son concert de la Maroquinerie l’année dernière; et ne l’ai pas vue depuis les années Savages. À 20 h pétantes, les premières notes de Broken Rib, le single du dernier album You Heartbreaker, You, retentissent dans le Zénith et Jehnny Beth, tout de blanc vêtue et accompagnée de ses musiciens en noir, s’empare de la scène. Et elle s’en empare vraiment ! Sa présence est d’entrée évidente, l’intensité folle, et on retrouve immédiatement ses qualités d’actrice dans sa façon de communiquer avec le public. Ce serait dommage qu’elle s’en prive, elle qui chante en anglais, vit à Londres, mais est née à Poitiers ! La reprise d’Army of Me, de Björk, s’intègre naturellement à son univers. Avant de l’entamer, Jehnny Beth demande aux femmes de se positionner au premier rang. Musicalement, il n’y a pas de surprise : c’est très hardcore, avec les guitares bien agressives de Johnny Hostile, qui ne gêneront pas le public d’A Perfect Circle, au contraire. Ce qui ressort cependant, c’est la façon dont elle utilise son charisme avec une théâtralité assumée sur certains titres plus faibles. Innocence, par exemple, sur laquelle elle joue avec les spectateurs, ou I’m the Man, qui la voit investir la fosse. Obsession illustre également le hardcore assez radical qui est sa marque de fabrique. Heureusement, le final, I See Your Pain, qui conclut généralement ses concerts, prouve que Jehnny Beth a aussi des compositions plus variées et intéressantes à offrir. Elle aura joué un peu plus d’une demi-heure. Cette fin de set constitue en tout cas une transition parfaite avec la suite.

PCO50025_DxO

Au niveau attitude, difficile de faire plus opposés que Jehnny Beth et Maynard : autant l’une prend la lumière et impose sa présence, autant le chanteur d’A Perfect Circle fait tout pour… être le moins visible possible. Comme d’habitude, c’est donc de l’arrière de la scène, plongé dans la pénombre pour qu’on ne distingue de lui qu’une ombre ou une silhouette, qu’il fait entendre sa voix unique.

Le groupe arrive sur War Pigs, de Black Sabbath, et enchaîne avec The Package, titre phare de Thirteenth Step. Morceau de bravoure, avec Maynard démarrant doucement, avant que sa voix ne se fasse plus agressive au fur et à mesure que le narrateur décrit sa dépendance. On le cherche : où est-il ? De là où je suis placé, sur le côté gauche des balcons, c’est impossible de le distinguer. La guitare de Billy Howerdel est somptueuse, à la fois atmosphérique et agressive, tandis que la batterie de Josh Freese, sèche et précise, s’impose immédiatement. C’est un départ idéal, avec un de leurs meilleurs morceaux. Gonflé, le groupe enchaîne trois extraits de Eat the Elephant, dans le même ordre que sur l’album : Disillusioned, quelque peu contemplatif avec utilisation du piano, The Contrarian et surtout The Doomed, morceau déjà apprécié sur le disque mais qui prend toute son ampleur en live. Ce soir, il s’impose comme une révélation, magnifié par l’interprétation du groupe. Fidèles à leur tradition, les musiciens bénéficient d’un son absolument parfait, d’une précision diabolique, tout en maintenant l’aspect émotionnel de compositions qui représentent beaucoup pour leur public. Pour ceux qui en douteraient, l’accueil réservé à Weak and Powerless montre que le temps n’a pas altéré son potentiel de séduction. La fosse peut sembler calme, mais la majorité des présents connaît les paroles par cœur. Le groupe assume ensuite son héritage Sabbath avec Rose.

PCO50152_DxO

Ce n’est pas le soir où ils vont se lancer dans l’imprécision : tout est calibré à l’extrême, les arrangements sont fidèles aux enregistrements studio, et c’est aussi pour cela que nous sommes là. Ici, pas de foule haranguée ni d’happening dans la fosse. Pas non plus de discours politique, si ce n’est la reprise d’Imagine passée à la sauce maison. Les compositions baignent dans le rock progressif, malgré une durée toujours raisonnable, portées par un show visuel et par la présence discrète de musiciens d’une compétence rare : Outre ceux déjà cités, James Iha aux guitares et claviers, et surtout Matt McJunkins, dont la basse, souple et massive à la fois, donne une assise remarquable à l’ensemble. L’expérience A Perfect Circle est avant tout sensorielle. Et comme ils ne font pas les choses comme tout le monde, ils structurent la soirée différemment. The Outsider, très attendue, va ainsi clôturer une première partie avant… une pause de dix minutes qui tient à la fois du rappel et de l’entracte. C’est très curieux, car le groupe revient ensuite pour seulement quatre titres. En outre, la durée globale reste courte, environ 1 h 45, et cette coupure ne se justifie pas comme pour Porcupine Tree, qui joue 2 h 45… The Outsider représente finalement bien ce qui peut laisser sur sa faim : véritable hymne du groupe et candidat évident au titre de leur meilleur morceau, son interprétation est clinique et sans défaut, mais on en reprendrait bien une louche… On rêve de musiciens qui lâchent prise et se laissent un peu plus aller pour étirer la version vers dix minutes de folie… Ne rêvons pas, cela n’arrivera pas…

PCO45524_DxO

Les lumières se rallument, et tout le monde en profite pour consulter son téléphone sans risquer de voir la sécurité débarquer. Il reste donc quatre morceaux, dont l’épique nouveau single Starless, très réussi sans atteindre les sommets du répertoire. Le titre existe surtout comme un symbole de l’espoir que l’on peut placer dans l’avenir discographique du groupe. Il est en tout cas meilleur que la plupart de la seconde partie de Eat the Elephant. Mais évidemment inférieur à The Noose, l’un des grands moments d’une soirée qui se termine en apothéose avec Judith, devenue au fil du temps le morceau préféré de leur public. Comme promis, les téléphones sont autorisés pour cette fin de concert. Finalement, il n’y en a pas tant que cela de sortis. Comme si l’immersion dans la musique et le spectacle, rendue possible par leur absence, avait convaincu la plupart d’entre nous de prolonger cette expérience rétro cinq minutes de plus. Judith le mérite bien sûr : c’est une fin magique.

PCO50029_DxO

Il ne reste plus maintenant qu’à espérer un retour avant 2035.

Jehnny Beth :
A Perfect Circle :

Laurent Fegly
Photos : Pascal Cossé (merci à lui !)

A Perfect Circle et Jehnny Beth au Zénith de Paris
Promoteur : AEG
Date : 7 juillet 2026

Leurs derniers disques :

jehnny bethJehnny BethYou Heartbreaker, You
Label: Fictions Records / Universal
Date de sortie: 29 août 2025

 

 

 

 

 

Eat the elephantA Perfect CircleEat The Elephant
Label : BMG
Date de sortie : 20 avril 2018

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.