La Ville nous appartient pourrait être un simple recyclage de thèmes vus des dizaines de fois à l’écran quand on parle de « familles de gangsters ». Heureusement, sans négliger la part de « thriller » dans son scénario, Stephen Butchard a l’intelligence de mettre en avant d’autres sujets, plus modernes.

Bingewatcher au milieu d’une période caniculaire une série narrant la chute (ou pas ?) d’une organisation familiale mafieuse trafiquant de la drogue, ce n’est pas à proprement parler prendre le risque de l’inconnu. Plutôt celui de la redite : du Parrain (les affres de la succession de père en fils à la tête des affaires) aux Sopranos (les états d’âmes de chacun des membres de la famille, déchirés entre le « business » et leurs problèmes bien terre-à-terre), en passant, puisqu’on est dans une série TV britannique, par Peaky Blinders et Gangs of London pour l’ancrage local – les accents, l’enracinement dans une culture forte – d’une guerre des gangs. Il n’allait pas être évident de faire mieux, ou simplement aussi bien… même si, pour le divertissement, nulle inquiétude à avoir, vu la notation clairement positive reçue par la série de Stephen Butchard sur l’ImDB.

Mais au bout de huit épisodes, très satisfaisants en termes de tension, de suspense, de conflits entre criminels, assortis de quelques scènes de violence (peu nombreuses en fait, mais efficaces), comme promis par le titre affreusement standard de la série, on se rend compte que le projet de Butchard, derrière La Ville nous appartient, était finalement un peu plus original qu’il n’y paraissait de prime abord. Car derrière cette lutte pour le pouvoir entre Jamie, « le fils légitime » (Jack McMullen, parfaite tête à claques) et Michael, le « fils spirituel » (James Nelson-Joyce, assez excellent quand il s’agit représenter une ambiguïté franchement indécidable) d’un boss du trafic de drogues liverpuldien, se jouent d’autres choses, qui prennent peu à peu le devant sur le thriller maffieux.
D’abord, la Ville nous appartient est une histoire d’amour. Derrière la crise existentielle de Michael, qui découvre qu’il veut avant tout une famille à lui, au moment où il pourrait prendre la direction d’une « famille criminelle », la série parle beaucoup de désir de paternité, de fertilité, et de fonctionnement d’un couple où chacun cache à l’autre des choses « inavouables », minant ainsi la confiance et les sentiments sincères. Plus même que de règlements de compte et de trahisons entre gangsters. C’est un aspect de la série qui pourra dérouter, décevoir peut-être ceux qui attendent un polar plus classique, mais c’est aussi un plus, d’autant que la relation entre Michael et Diana est rendue très crédible par l’alchimie entre les deux acteurs.
Plus intéressant peut-être, car très contemporain, Butchard met clairement à mal les stéréotypes de la masculinité véhiculée par la quasi-totalité des récits de gangsters : si Ronnie (Sean Bean, égal à lui-même, imposant) court à sa perte, c’est à ses propres excès machos qu’il le doit, représentant ici clairement la manière dont un « homme du XXe siècle » est désormais en décalage avec notre époque ; si Michael, en dehors de son « péché originel » qui fracture la famille, essaie d’échapper au crime, c’est qu’il veut devenir quelqu’un d’autre, un autre « genre » d’homme, son désir d’enfant étant le déclencheur d’une remise en cause totale de son identité de criminel froid et sans état d’âmes. La place accordée aux femmes dans la série devient de plus en plus importante au fil des épisodes : elles ne sont pas de simples « épouses de gangsters », elles influencent les décisions, puis les prennent elles-mêmes, et elles apparaissent plus complexes (ou en tous cas plus intelligentes) que les hommes.
Enfin, et c’est l’un des points les plus frappants de la série, la Ville nous appartient est à 100% une histoire de « scousers ». Au delà de l’accent tellement particulier des Liverpuldiens qui rend la plupart des dialogues merveilleusement savoureux, Liverpool est filmée avec respect et amour, loin des stéréotypes sur les villes du Nord de l’Angleterre ravagées par les crises économiques, et du folklore misérabiliste : elle y gagne une élégance inattendue, avec ses quais lumineux, ses restaurants sophistiqués, avec une sorte de richesse discrète. L’un des dialogues les plus significatifs du dernier épisode est d’ailleurs l’apologie du charme de Liverpool faite par un trafiquant colombien, qui explique adorer passer du temps dans cette ville.
La Ville nous appartient ne révolutionne sans doute pas le récit mafieux, et emprunte beaucoup à ses illustres devancières, mais elle trouve progressivement sa singularité en déplaçant les enjeux : l’héritage cesse d’être une affaire de pouvoir pour devenir une question de choix. Derrière les luttes de succession, se dessine finalement un drame universel, celui d’un homme qui comprend qu’il ne sera lui-même qu’en devenant autre chose que ce que son destin avait déterminé pour lui. Et que la femme est bien l’avenir de l’homme.
Comme à chaque fois, on regrettera qu’une mini-série aussi convaincante, dont l’histoire pourrait être proprement bouclée au dernier épisode, prenne la voie de la répétition en trichant avec son propre sujet (renoncer au crime pour embrasser la vraie vie). Une seconde saison est annoncée. Comme quoi le monde des séries TV est aussi impitoyable que celui des trafiquants de cocaïne.
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Eric Debarnot
