Huit ans après le remarquable Western, Valeska Grisebach revient sur les terres frontalières de l’Europe de l’Est avec un film aussi déroutant qu’hypnotique. L’Aventure rêvée confirme la singularité d’une cinéaste qui préfère la patience de l’observation aux conventions du récit.

Présenté au dernier jour de la compétition au dernier Festival de Cannes, le nouveau film de Valeska Grisebach ne pouvait craindre pire créneau (bien souvent, il faut le mentionner, réservé aux réalisatrices). Long, exigeant, atypique, L’Aventure rêvée requiert une disponibilité et une attention qu’un festivalier en bout de course est peu disposé à offrir.
Pourtant, qui connaît le travail de la réalisatrice, qui propose son troisième long métrage en 20 ans, et surtout son précédent opus Western (2017) sera immédiatement en terrain familier. Grisebach retrouve les terres frontalières de la Bulgarie, dans une zone qui semble échapper à l’identité stable des pays d’Europe, où les nationalités se mêlent et les affaires relèves surtout du marché parallèle. Western suivait un protagoniste apprenant à s’ouvrir aux locaux, L’Aventure rêvée en propose le pendant féminin. L’héroïne, Veska, est avant tout un regard, accru par son métier d’archéologue qui sait creuser ce que la surface donne à voir. Son acuité suppose un temps d’approche fondé sur la patience et l’insistance, justifiant la longueur d’un récit assez déconcertant par instants, amoncellement de séquences, de rencontres et de ruptures dans une tonalité documentaire et naturaliste qui semble perdre de vue un fil directeur. Mais Grisebach sait très bien, en sourdine, maintenir un cap fondé sur le caractère bien trempé de sa protagoniste, et l’expression progressive d’un désir qui va ancrer cette femme à la terre qu’elle arpente.
Le charme discret des interactions, bientôt lié aux altercations avec les puissants de la mafia locale, dessine alors les contours d’une fable singulière où les tonalités (humour, satire politique, parodie des films de gangsters, féminisme) se disputent le devant de la scène. Le recours aux comédiens non professionnels pour la plupart ajoute à cette découpe dans un réel brut, où l’on a construit les rapports de force à l’abri de la loi, dans une société du plus fort qui rappelle évidemment celle de l’Ouest américain. L’arrivée de l’étrangère reprend ainsi des motifs classiques, à la différence près qu’elle ne représente rien d’autre qu’elle-même, et non la justice, la vengeance ou la figure du bien.
Veska contemple ce microcosme corrompu jusqu’à la moelle tout en ne cessant jamais d’écouter ce que son corps et son cœur lui dictent, comme une porte-parole d’une cinéaste qui place en elle la force décisionnaire de gestes et d’actes décisifs. La progression du récit, qui va aller chercher dans les masques de la nuit les victimes invisibilisées que sont les jeune femmes, affirme avec plus de force cette foi dans le personnage, et cette possibilité de renverser l’ordre des choses par la singularité du regard féminin.
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Sergent Pepper
