[Essai] « The Allman Brothers Band », par Bertrand Bouard : le livre référence que nous attendions

Bertrand Bouard vient de publier, aux éditions Le Mot et le Reste, un ouvrage consacré à l’un des plus grands noms du rock américain, The Allman Brothers Band. Près d’un demi-siècle d’existence, une empreinte toujours vive, des tragédies fondatrices et des personnalités hors norme : tout est réuni pour faire de cette biographie, portée par un auteur visiblement habité par son sujet, une référence pour les amateurs comme pour ceux qui souhaiteraient enfin mesurer l’importance de cette formation.

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De toutes les légendes que je n’ai pas eu l’occasion de voir en concert, The Allman Brothers Band est probablement celle qui me laisse le plus de regrets. Il faut dire que la formation n’a guère été présente en Europe, hormis un passage marquant à la Cigale en 1991. Star absolue aux États-Unis, elle n’a jamais dépassé, de ce côté-ci de l’Atlantique, le statut de culte. Le flop commercial du dernier concert de Gregg Allman au Grand Rex, en 2011, en a fourni une preuve assez cruelle. Pour les voir dans de bonnes conditions, il aurait fallu prendre un billet d’avion pour leurs résidences de mars au Beacon Theatre de New York qui ont donné lieu à des témoignages discographiques vibrants.

abb le mot et le resteSon héritage est pourtant immense : Warren Haynes et Derek Trucks, artisans de sa seconde jeunesse dans les années 2000, continuent d’en raviver la flamme en reprenant régulièrement sur scène ses titres emblématiques. Haynes a ainsi largement puisé dans la discographie de l’ABB lors de son dernier concert à la Cigale, tandis que le prodigieux Tedeschi Trucks Band livrait une version sublime de Whipping Post au Trianon, en 2022.

Ces deux prestations n’ont pas échappé à Bertrand Bouard, qui les mentionne dans son passionnant ouvrage retraçant cette histoire hors norme. Après ses livres sur Lynyrd Skynyrd, The Band et J.J. Cale, Bouard signe le premier volume français consacré à l’ABB, appelé à faire référence.

Des débuts de The Allman Brothers Band, marqués par la reconnaissance du génie de leur leader Duane Allman, jusqu’à sa dernière incarnation dans les années 2000, l’auteur embrasse 45 ans d’aventures musicales. Sa passion affleure à chaque page, notamment dans des analyses très pointues. Les morceaux les plus célèbres sont décortiqués avec une précision redoutable, et l’on se plonge avec délice dans l’examen de Whipping Post, Dreams ou des fabuleux instrumentaux pour lesquels Dickey Betts restera connu. Les spécialistes apprécieront aussi les pages consacrées aux techniques conjointes de Duane Allman et Dickey Betts, à leur complémentarité légendaire et à l’apport de la voix soul de Gregg Allman.

The Allman Brothers ont connu leur lot de tragédies, à commencer par la mort de Duane Allman dans un accident de moto en octobre 1971, alors que la sortie triomphale du live At Fillmore East venait de faire de lui et des siens des phénomènes. Bertrand Bouard revient sur le parcours de ce virtuose de la slide, ses collaborations légendaires avec Boz Scaggs et surtout Eric Clapton, ainsi que sur une aura qui demeure sensible aujourd’hui. La formation perdra ensuite son bassiste Berry Oakley, mais parviendra, dans un élan presque miraculeux, à publier deux disques studio majeurs, Eat a Peach et Brothers and Sisters, qui feront définitivement d’elle une institution. Viendront ensuite les guerres d’ego, les addictions et les pannes d’inspiration, qui finiront par la faire rentrer dans le rang. La prise de pouvoir progressive de Dickey Betts est longuement documentée. On comprend aussi comment l’intégration du pianiste Chuck Leavell a changé le son de l’ensemble, puis comment Warren Haynes et Derek Trucks ont contribué à le maintenir en vie durant ses 25 dernières années.

Bien entendu, tous les albums sont disséqués, ceux de l’ABB comme les efforts en solo. Les lecteurs en quête de trésors oubliés seront peut-être un peu déçus : le groupe a finalement publié peu de disques pendant son âge d’or, et une grande partie de ce répertoire a nourri une setlist souvent immuable. Il n’y a pas grand-chose à sauver des deux albums sortis chez Arista, Reach for the Sky et Brothers of the Road, qui ont précipité une séparation que l’on aurait pu croire définitive. En revanche, cette lecture donne envie de réécouter le formidable High Falls, paru en 1975, exemple parfait du génie de Dickey Betts. Côté albums solo, Laid Back de Gregg Allman et Highway Call, crédité à Richard Betts, sont clairement identifiés, et à juste titre, comme des disques à écouter ou à réécouter de toute urgence.

L’ouvrage est en outre truffé d’anecdotes croustillantes : sur la relation entre Gregg Allman et Cher, bien sûr, mais aussi sur Jimmy Carter, grand amateur de l’ABB, dont il sut utiliser la popularité dans sa course à la Maison-Blanche. On comprend alors à quel point cette formation reste injustement réduite en France à une simple étiquette de rock sudiste. The Allman Brothers Band était d’abord enraciné dans le blues, avec des leaders également influencés par le jazz, notamment John Coltrane et Miles Davis, ce qui se ressent dans le caractère hypnotique de leur musique.

C’est un régal absolu, qui se lit d’une traite. En retraçant avec autant de précision que de passion le parcours de The Allman Brothers Band, Bertrand Bouard signe bien plus qu’une biographie : une réhabilitation nécessaire d’une formation trop souvent réduite en France à l’étiquette de groupe sudiste. À glisser sans hésiter dans ses bagages cet été, que l’on soit déjà converti ou simplement curieux de comprendre pourquoi cette musique continue, plus d’un demi-siècle après ses débuts, de fasciner autant de musiciens.

Laurent Fegly

The Allman Brothers Band

Essai de Bertand Bouard

Éditeur : Le Mot et le Reste

222 pages – 21 €

Date de parution : 22 mai 2026

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