Cela fait un demi-siècle que Robyn Hitchcock fait de bons disques, sans accéder à une large reconnaissance. Ce The Confuser devrait pourtant lui gagner de nouveaux fans, tant on touche ici à une sorte de perfection « pop rock classique », qui semble en outre délivrée avec une superbe légèreté, et un petit sourire en coin. Un disque qui rend heureux.

Peut-on être et avoir été ? Une question éternelle, mais que nombre de rockers atteignant la barre fatidique des 70 ans (qui sont les « nouveaux cinquante ans », comme le rappelait ce bon vieil Elliott Murphy le jour de son anniversaire sur la scène du New Morning) se posent non sans angoisse. Pourtant, on voit de plus en plus de « vieux musiciens » soit garder une forme éblouissante à cet âge que l’on considérait avant comme « canonique », soit même être meilleurs que jamais. Dernier exemple en date : Robyn Hitchcock, qui n’a jamais été une grande star, on vous l’accorde, mais qui a été un artiste plus que notable à l’époque de son groupe The Soft Boys, puis au début de sa longue carrière solo. Il revient cette semaine avec un disque étonnant : The Confuser, accueilli outre-Manche comme son meilleur album du XXIe siècle. On ne saurait pas dire si la critique anglaise, fidèle à ses outrances, exagère, mais ce qu’on sait, c’est que voilà l’un des meilleurs disques de « pop rock classique » entendu en 2026.

Ecoutez simplement I Am This Thing, et dites-nous si vous avez entendu quelque chose d’aussi simplement excitant ces derniers mois ? La mélodie évidente, millésimée 60’s-70’s, la voix toujours divine, le groupe qui joue nerveux et serré derrière, et les paroles aussi drôles que fortes. La chanson s’ouvre sur un « I owe a lot to a dead man’s cock / Tick tock, tick tock / I love to rock » (Je dois beaucoup à la bite d’un mort / Tic-tac, tic-tac / J’adore le rock – une référence peu évidente au livre qui a rendu le père de Robyn, Raymond Hitchcock, célèbre, l’histoire d’un homme qui reçoit une greffe de pénis !), et continue avec un « I grew out of somebody else / She wore a wedding ring / And when I decompose I will be / Part of everything » (Je suis sorti d’une autre personne / Elle portait une alliance / Et quand je me décomposerai, je ferai partie / De tout »). Le talent « d’écrivain rock » de Robyn – qu’on peut imaginer hérité de son papa, c’est de conjuguer humour noir, absurdité frôlant le cynisme, et réflexion quasi métaphysique… C’est là quelque chose d’important, surtout pour un homme vieillissant : Hitchcock a le talent, non le génie de transformer l’angoisse existentielle en fantaisie, et grâce à ça, The Confuser est un album aussi profond que littéralement lumineux.
Bien, il nous faut admettre à ce stade que les autres neuf titres de The Confuser ne sont pas tous à ce niveau. Mais ils sont tous très bons, sans une seule véritable faiblesse, tout en parcourant une multitude de genres musicaux. Robyn n’a jamais caché son admiration pour des géants comme Lennon, Barrett ou Drake, et s’il n’a jamais prétendu tutoyer de tels sommets, il est facile de retrouver ici ces différentes influences… Tout en se demandant si, à 73 ans, ces trois artistes, tous disparus trop tôt, auraient été capables de nous offrir un disque de ce calibre…
On notera particulièrement la belle énergie et l’élégance classique de Yesterday’s Rain, qui a quelque chose de « stonien » dans ses riffs de guitare. On sera enchantés par la sublime ballade pop classique qu’est Ghost In Sunlight, où la voix de funambule de Robyn Hitchcock fait littéralement des miracles. On se laissera embarquer par les sonorités funky de Building From The Ruins, mises au service d’un texte drôlement provocateur (avec cette belle phrase « I miss democracy like with wisdom teeth » – La démocratie me manque comme mes dents de sagesse !). On se trémoussera avec joie sur le très rock How To Feel Alright. Mais dans tous les cas, Il faut souligner que la réussite de The Confuser tient aussi à la production très claire, de Brad Jones, qui offre à chaque chanson une légèreté bienvenue.
On a beaucoup trop parlé de « l’âge du capitaine », mais, dans le fond, ce qui ressort de l’écoute en boucle de ces dix chansons, c’est que si notre passion inextinguible pour la musique nous fait toujours rechercher des albums qui nous impressionnent, il est plus important d’en trouver qui nous rendent simplement heureux : The Confuser a la capacité de nous rendre le sourire, de nous redonner un peu de foi en l’avenir en cet été accablant. Il appartient donc résolument à cette seconde catégorie.
![]()
Eric Debarnot
Robyn Hitchcock – The Confuser
Label : TINY GHOST RECORDS
Date de parution : 24 juillet 2026
