A défaut de convaincre totalement, cette BD tente de réenchanter un monde en perdition, le nôtre, en introduisant une dose de mythologie nordique et une elfe passablement « badass » en butte à d’abominables nostalgiques du nazisme. Des qualités malgré une narration un brin superficielle.

L’éternité a ceci de cruel qu’elle use jusqu’aux elfes. Lif en est la preuve vivante : 1 534 ans au compteur, un visage éternellement adolescent, et une lassitude si profonde qu’elle songe sérieusement à en finir. C’est à Paris, alors qu’elle s’apprête à tirer sa révérence, que le destin la rattrape sous la forme d’une épée légendaire — Tyr, sésame vers son monde perdu — convoitée aussi par une bande de nazis avides de toute-puissance. Aiguillonnée par Jean, jeune journaliste aussi téméraire que curieux, la dernière des Elfes va devoir trancher : fuir une Terre à l’agonie, ou lui offrir un sursis qu’elle-même ne s’accorde plus.
Très fortement inspiré du genre comics, ce récit, mélange d’aventure fantastique, de mythologie nordique et de politique contemporaine, est d’une tonalité extrêmement sombre. Se déroulant à notre époque, il raconte comment un groupe de crypto-nazis va tenter de s’emparer d’une épée magique pour dominer le monde. Face à eux, la « jeune Lif », une elfe âgée de 1500 ans qui ne fait pas du tout son âge, hésite à s’engager dans la lutte, pas loin d’y renoncer pour fuir un monde en pleine débâcle. Difficile de ne pas faire le lien avec le contexte international actuel. On peut donc dire que cette bande dessinée reflète parfaitement l’air du temps, hélas peu favorable aux âmes généreuses.
Le point fort de Je suis la dernière elfe est clairement le dessin, qu’on peut qualifier de stylé. Loin d’être un débutant avec une bonne dizaine de publications à son actif, Marion Mousse dispose d’une palette stylistique très variée pour chacun de ses projets, palette qu’il sait adapter en fonction du propos. Ici, on pense beaucoup aux comics noirs made in US, dont le digne représentant serait Mike Mignola. Le bémol, car il y a un bémol, se situerait au niveau de la lisibilité. Ici, le clair-obscur est trop envahissant à mon goût, gênant parfois l’identification des personnages. L’enchaînement des cases est par ailleurs trop elliptique, et les séquences de combat souffrent selon moi d’un manque de synchronisation, ce qui nuit à la fluidité de la lecture.
Cela semble par ailleurs rejaillir sur la narration de Martin Quenehen, qui peut apparaître quelque peu confuse à certains moments. C’est dommage, parce qu’en dézoomant, on se rend compte que le scénario conserve une certaine cohérence. De plus, pour quiconque n’est pas familiarisé avec la mythologie nordique qui domine toute l’histoire, il faudra sans doute se documenter à propos de plusieurs termes, tout est présenté ici avec le postulat que, par exemple, tout le monde a une bonne connaissance du sujet.
L’histoire n’est pas mauvaise en soi et l’idée de départ est loin d’être inintéressante (vraiment !), mais Je suis la dernière elfe nécessitera peut-être une deuxième lecture, forcément plus confortable. Au final, les amateurs de fantastique comme de politique peineront néanmoins à s’y retrouver, et même si l’héroïne Lif est assez attachante, il manque un petit plus à cette histoire qui recélait pourtant du potentiel. Ce qui domine ici hélas, c’est l’impression que le projet est inabouti et a été traité de manière un peu superficielle.

Laurent Proudhon
Je suis la dernière elfe
Scénario : Martin Quenehen
Dessin : Marion Mousse
Editeur : Casterman
192 pages – 25 €
Parution : 13 mai 2026
Je suis la dernière elfe — Extrait :

