Le groupe de Detroit sort un septième album fascinant et passionnant sur une Amérique qui perd ses repères. Mélangeant guitares électriques et cuivres, Protomartyr se réinvente tout en conservant sa signature post punk et abrasive.

Dans leur première incarnation les Pixies ont sorti cinq albums d’une quasi perfection. En cinq ans, ils ont conquis et trompé le monde avant d’imploser. Les Protomartyr, eux, prennent leur temps. Après une quinzaine d’années à écrire, jouer et tourner ensemble, la force créative du quatuor reste intacte si ce n’est plus grande. Sortir un septième album passionnant n’est pas chose commune, et généralement la marque des plus grands, et de ceux qui vont devenir des classiques.

Originaires de Detroit, la ville de la Motown, du MC5, des Stooges, de la techno DIY, d’Eminem et des White Stripes, Protomartyr partagent avec leurs illustres prédécesseurs la recherche d’un son qui leur est propre, et un bouillonnement créatif qui ne demande qu’à être partagé. Derrière leur esthétique punk et leur son écorché, c’est l’intensité viscérale de leurs chansons qui marque la musique de Protomartyr, notamment au travers de la voix de leur chanteur charismatique, Joe Casey.
La collision de la sphère intime et de la société a aussi fourni aux artistes de la matière pour écrire un album qui colle à l’époque, aux craintes, aux petites et aux grandes indignations. La nouvelle paternité du chanteur et du guitariste d’un côté, le second mandat d’un président qui repousse les limites du raisonnable, les membres de Protomartyr ont de la matière. Ils ont inventé un Hotel Usona (comme dans United States of North America), où chaque chanson est comme une chambre, habitée par des invités exubérants, qui devraient être trop fous pour être vrais. Et pourtant l’IA (Feed the Sewer), les expulsions violentes (Third Country), un nationalisme décadent (Exalted Eagles), un vice-président exalté (Converts), tous ces sujets se sont échappés des romans dystopiques pour s’immiscer dans notre quotidien et nos journaux. Un bon sujet pour un roman dystopique, la boucle est bouclée.
Pour la production, ils ont fait appel à Dave Fridmann (The Flaming Lips, Mercury Rev, Mogwai, MGMT…) qui a sû créer un son précis et abrasif, où les parties rythmiques et mélodiques donnent vie à un passionnant récit. Le producteur a aussi eu la bonne idée de convier son fils en studio, Jon Fridmann joue des cuivres (trombone, cor, trompette) sur plusieurs titres. Leur texture sonore se marie particulièrement bien avec les distorsions des guitares, renforçant le côté organique de leur musique.
Les couloirs et les chambres de cet album-hôtel ont quelque chose d’un peu désuet et de provincial. Une atmosphère hors du temps, où l’authentique et le surréel se confondent comme dans un film de David Lynch. Un peu inquiétant, mais terriblement fascinant, avec Hotel Usona, ils tiennent peut-être leur revanche sur leur lancement raté de leur génial Ultimate Success Today dont la sortie avait été torpillée par une pandémie globale.
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Jean-Christophe Gé
