« Vivaldi, le voyage d’hiver », Alain Vircondelet  : le dernier voyage du prêtre roux

Ostracisé par les Vénitiens, accablé de dettes, Vivaldi part, plein d’espoir, à Vienne. Ce sera son dernier voyage. Déclin d’une ville et solitude d’un génie se mêlent dans ce roman à une réflexion sur la création et la condition de l’artiste au XVIIIe siècle.

Alain Vircondelet

1739 : À soixante-deux ans, Vivaldi est las de Venise dans laquelle il ne voit plus, derrière le luxe des palais et les fastes du carnaval, qu’un « gigantesque casino ouvert à tous les vices ». Il vit alors à l’Ospedale della Pietà, une institution religieuse qui accueille des jeunes filles pauvres ou orphelines auprès de qui il remplit les fonctions de maître de musique. Mais il se sent seul et désenchanté après la mort de son père et le départ pour Dresde de son ancienne élève et très chère amie, la cantatrice Anna Girò. Accusé de libertinage, le prêtre roux a mauvaise réputation. Et il a beau s’en défendre, rien n’y fait. Seule la musique lui donne encore quelques satisfactions. Mais il doit se rendre à l’évidence : jadis célébrée partout, elle plaît moins, concurrencée par l’opéra napolitain. Ostracisé, accablé de dettes et se souvenant de la promesse que lui avait faite, vingt années auparavant, l’empereur Charles VI – le nommer maître de chapelle à la Cour – il décide de partir pour l’Autriche. C’est un très long voyage à travers les Alpes qu’il entreprend en octobre 1740 – le « voyage d’hiver » du titre, clin d’oeil à Schubert. Au bout du chemin, la désillusion. En arrivant à Vienne, Vivaldi apprend que l’empereur vient de mourir et qu’une période de deuil a été décrétée, interdisant toute manifestation musicale pendant un an. Pour survivre, le voilà réduit à vendre des « Alleluia » et des « Kyrie » à des paroisses. Une précarité de courte durée puisqu’il mourra d’une fluxion de poitrine dix mois plus tard et sera enterré dans une fosse commune.

Vivaldi-le-voyage-d-hiverAutant la vie à Venise de Vivaldi est bien documentée, autant de ce voyage et du séjour à Vienne, on ne sait quasiment rien. À peine quelques lignes dans des ouvrages de musicologie. C’est donc à partir d’un matériau très pauvre qu’Alain Vircondelet – riche de sa familiarité avec Venise et Vivaldi – a reconstitué et imaginé l’ultime année de vie du compositeur. Par « canalisation spirituelle », dit-il, comme si les faits s’étaient mystérieusement imposés à lui, guidé par Ezra Pound et Cecilia Bartoli. Un roman, donc, pour nous donner à voir la fin d’un monde, une Venise livrée aux intrigues et à la débauche où l’on croise des figures familières comme Goldoni ou le président des Brosses. Pour restituer les espoirs et les affres du voyage à la fois géographique, introspectif et largement initiatique, de celui dont la vie fut « un grand et chaotique opéra », une succession de joies, de doutes et de tourments. Pour retracer l’histoire d’une poignante solitude qui se poursuivra bien après sa mort – Vivaldi restera dans l’oubli pendant deux siècles, lui dont l’Orlando furioso, Juditha triumphans ou La Costanza trionfante degl’amori e degl’odii avaient suscité l’enthousiasme du public vénitien. De ce Voyage d’hiver, Alain Vircondelet a fait, surtout, une réflexion sur la création et la condition d’artiste. Voilà qui devrait lui permettre de toucher un public bien plus large que celui des seuls amoureux de Venise et de Vivaldi.

Anne Randon

Vivaldi, le voyage d’hiver
Roman d’Alain Vircondelet
Éditions du Rocher
260 pages – 19,90€
Date de parution : le 2 septembre 2026

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