[Interview] Bérénice Pichat, à l’édition 2026 du Livre sur la Place, à Nancy

Après le succès de La Petite Bonne, Bérénice Pichat revient avec Un marché noir, roman choral qui a pour toile de fond l’Occupation. L’autrice havraise revient sur l’écriture de ces deux livres lors d’un entretien réalisé dans le cadre du Livre sur la Place, à Nancy, le 12 septembre 2026.

Berenice Pichat
©Chloé Vollmer-lo

Bérénice Pichat est née en 1978 au Havre, où elle exerce le métier de professeure des écoles. Elle s’est fait connaître avec La Petite Bonne, publié en 2024 aux éditions Les Avrils, un premier roman qui a notamment reçu le Prix des Libraires 2025. Elle publie, en cette rentrée littéraire 2026, Un marché noir, un roman qui se déroule à Paris, en pleine Occupation.
Le livre raconte l’histoire de Servane, une adolescente qui bascule peu à peu dans le marché noir, avant de rejoindre la Résistance. Sur sa route, elle croise Paul, un trafiquant désabusé, convaincu que tout peut s’acheter.

BENZINE : Après l’immense succès de La Petite Bonne, avez-vous senti une pression particulière au moment d’écrire ce roman suivant ?

Bérénice Pichat : Aucune. Moi, je n’écris pas pour la gloire, ni pour gagner des prix ou gagner de l’argent. J’écris parce que j’aime écrire, et c’est quelque chose que je fais depuis que je suis toute petite. Donc rien ne m’arrêtera. (Rires.)

On pourrait croire que l’Occupation est un territoire romanesque déjà largement exploré. Pourquoi y revenir par le marché noir, un angle finalement assez peu présent dans notre imaginaire collectif ?

Le marché noir, c’est même quelque chose qui est assez peu traité. Pourtant, il existe dans l’imaginaire collectif : si on en parle autour de nous, on se rend compte que tout le monde a une anecdote sur une grand-tante ou une grand-mère qui a fait du marché noir pendant la guerre. J’ai eu beaucoup de mal à trouver de la documentation parce qu’il y a peu d’historiens qui se sont penchés sur le sujet. En fait, les sources ont été supprimées ou ont disparu : les doubles comptabilités et tout ce qui pouvait prouver qu’on avait traficoté pendant la guerre. Finalement, les seules sources que l’on possède sont souvent les récits de gens qui peuvent encore en parler. Mais évidemment, ce n’est pas quelque chose qui a été tellement mis en avant historiquement. J’ai trouvé une thèse de Fabrice Grenard, datant de 2005. C’est un historien qui s’est beaucoup consacré au sujet.
Après, c’est un thème qui est présent en toile de fond dans pas mal de romans et de films. Quand je me suis penchée sur le sujet, j’ai découvert que c’était fascinant, clivant évidemment, parce que, dans la mesure où tout le monde a participé d’une façon ou d’une autre à ça, cela crée une forme de culpabilité ou de honte.
Mais c’était aussi quelque chose de répréhensible, avant d’être récupéré par la Résistance après 1943. Et là, ça devient très intéressant : on est un salaud pendant trois ans et, pour les mêmes activités, on devient un héros. C’est au cœur du roman. C’est extrêmement romanesque.

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Vous semblez refuser d’enfermer vos personnages dans des rôles de « héros » ou de « salaud ». D’où vient ce refus du manichéisme dans votre écriture ?

Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les personnages ordinaires, et je ne veux pas croire qu’on soit forcément bon ou méchant. Mes personnages pourraient donc être qualifiés d’antihéros, puisque ce sont des gens qui, à première vue, n’ont pas les qualités du héros au sens de l’héroïsme ou du courage. Ce ne sont pas des personnages de premier plan. Mais c’est justement ça qui m’intéresse : me pencher sur la vie, les sentiments, la sensibilité de gens qui nous ressemblent. C’était déjà le cas dans La Petite Bonne.

Que ce soit dans La Petite Bonne ou dans Un marché noir, votre narration a quelque chose de très cinématographique. Est-ce voulu ?

En fait, c’est comme ça que je vois les choses quand j’écris une scène. D’ailleurs, je ne la décris pas vraiment. L’idée, c’est qu’on la vive. Je ne passe pas par la description, je passe par la sensation. Moi, ce sont vraiment des images que j’ai dans la tête. Je suis chacun des personnages, je les fais évoluer, je traverse la scène avec eux. Donc oui, c’est cinématographique parce que c’est presque vécu.

Est-ce que le cinéma a pu, à un moment donné, avoir une influence sur la construction de vos récits ou de vos personnages ?

Pas forcément sur la construction, mais oui, je vois les scènes comme au cinéma. Et d’ailleurs, j’adore tout ce qui est film historique. Les décors, les reconstitutions, ce sont des choses qui me parlent beaucoup. Donc oui, j’aime beaucoup le cinéma. Je suis très cinéphile.

 La Petite Bonne a presque quelque chose de théâtral. On le verrait très bien adapté en pièce de théâtre…

Oui, moi aussi. Ce sera peut-être le cas un jour.

Il y a déjà eu des contacts ?

Il y a plusieurs troupes de théâtre amateur qui ont demandé les droits, que l’on cède volontiers pour qu’elles puissent l’adapter. Il va aussi y avoir un film…

Il y a déjà des dates de tournage, un casting ?

Pour l’instant, on en est à l’écriture du scénario. C’est Mélisa Godet qui s’y colle, celle qui a fait La Maison des femmes. C’est elle qui écrit le scénario et qui réalisera le film.

Si votre roman était adapté au cinéma, quels acteurs verriez-vous pour incarner Servane et Paul ?

Alors, Servane, comme elle est grande et mince, je verrais assez bien Suzanne Lindon. Elle aurait assez le physique. Je la vois très bien faire ça. Et pourquoi pas Pierre Lottin pour jouer Paul ?

Vous racontez en quelque sorte deux fois la même chronologie, d’abord à travers un personnage, puis à travers l’autre. Comment avez-vous écrit ces deux parties : entièrement l’une après l’autre, ou en parallèle, en faisant correspondre les scènes et les informations au fur et à mesure ?

La Petite Bonne, je l’avais écrit de façon très chronologique, dans l’ordre où on le lit. Mais ça ne s’est pas passé comme ça pour Un marché noir. J’ai vraiment écrit plein de scènes différentes, à des moments très différents. J’avais dans l’idée de construire un roman miroir, avec deux personnages qui vont nous raconter toute la guerre, chacun à leur tour et chacun avec leur point de vue, sachant qu’à un moment leurs trajectoires allaient se rencontrer. Donc oui, c’est une écriture un peu plus chaotique que pour La Petite Bonne. Ensuite, il y a eu un travail de montage, on va dire, comme au cinéma.

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Est-ce que cela a été plus difficile d’écrire Un marché noir que La Petite Bonne ?

Ça a été différent. Pour La Petite Bonne, je suis vraiment partie des personnages. Je n’ai pas spécialement fait de recherches historiques parce que je les avais déjà faites auparavant pour d’autres textes. Donc ça a été une écriture assez fluide. Pour Un marché noir, je suis également partie de mes personnages. Mais j’ai interrompu leur vie, au sens où il a fallu que je fasse beaucoup de recherches sur la période pour donner du corps à tout ce qu’ils avaient à me dire. Je suis donc passée des personnages au projet autour du marché noir, avant de revenir aux personnages ensuite. La structure n’était pas exactement la même.

Après La Petite Bonne, vous revenez aux vers libres, mais autrement. Pourquoi aviez-vous besoin de ces voix extérieures ?

En fait, ces voix-là, je les ai écrites sans savoir de qui il s’agissait. Et je découvre assez tardivement, un peu comme le lecteur, qui parle réellement. C’est assez mystérieux pour moi aussi. Mais je pense que ça procède de cela. Le lecteur ne peut pas deviner de qui il s’agit. Et cette troisième voix, dans Un marché noir, se construit au fur et à mesure. J’ai besoin d’avoir une part de mystère aussi. J’ai l’impression que si je savais tout ce qui allait se passer, l’écriture s’en ressentirait et le lecteur serait moins surpris. J’ai besoin d’être surprise moi-même par ce que j’écris.

Vous avez d’abord écrit une trilogie parue chez un petit éditeur. Comment êtes-vous passée de cette première expérience à une maison comme Les Avrils, avec tout le succès qui a entouré la sortie de La Petite Bonne ?

Ma première trilogie se passe à Saint-Véran, qui est la plus haute commune d’Europe. C’est effectivement une trilogie un peu classée « terroir ». Elle est sortie chez un petit éditeur régional du Queyras, qui ne publie que des textes parlant de Saint-Véran et de sa région. C’était donc l’éditeur parfait pour ce type de texte. Quand j’ai écrit La Petite Bonne, je leur ai fait lire le manuscrit en sachant qu’ils ne le publieraient pas, puisqu’il n’y était pas question du Queyras. Ce sont eux qui m’ont incitée à l’envoyer à une grande maison d’édition parisienne.

Le manuscrit a été proposé à plusieurs maisons d’édition ?

Non, je l’ai envoyé uniquement aux Avrils. Et trois jours après, ils m’ont répondu oui.

Pourquoi ce choix précisément ?

J’avais une amie qui avait publié aux Avrils, Isabelle Rodriguez, qui a publié Les Orphelines du Mont-Luciole et qui fait partie de mes relectrices. Elle m’avait dit : « Je pourrais parler de toi à mes éditrices », mais elle n’en a pas eu le temps puisqu’elles avaient lu le roman avant même qu’elle puisse leur parler de moi.

Savez-vous déjà si votre prochain roman restera dans cette période historique, ou avez-vous envie d’aller voir ailleurs ?

Je sais que ce sera dans le passé. C’est-à-dire que je n’écrirai pas quelque chose qui se passe en 2026. Mais ça ne se passera pas non plus pendant une période de guerre. Là, je suis plutôt partie sur les années 80.

Pourquoi cette envie d’écrire sur des choses qui se sont passées dans le passé ?

Je trouve ça effroyablement difficile de parler du présent, parce que le présent est en constant changement. Peut-être que si j’écris quelque chose aujourd’hui et que je le publie dans un an ou deux, une fois que je l’aurai terminé, ce sera déjà complètement périmé. Et puis, peut-être que le passé est plus romanesque aussi…

On pourra vous retrouver tout au long de l’année dans les librairies. Vous avez déjà beaucoup de dates prévues ?

Mon calendrier est plein jusqu’en mars 2027. Je vais aller un peu partout en France, mais aussi en Belgique et en Italie, pour parler de mes livres.

Propos recueillis par Benoit RICHARD – 12 septembre 2026

 

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