Sept ans après Hyperspace, Beck revient avec un disque qui avance au ralenti, quelque part entre le désert de Mojave et les fantômes de Sea Change. Ride Lonesome transforme le chagrin amoureux en une longue échappée country-folk, élégante, vaporeuse et profondément mélancolique.

Depuis des années, Beck trace son chemin avec quelques chouettes albums, des tournées tous azimuts et de belles collaborations. Son dernier disque en date, Hyperspace, remonte à 2019, sans oublier Everybody’s Gotta Learn Sometime, compilation de raretés, sortie en début d’année. Avec Ride Lonesome, son premier opus de la cinquantaine, Beck a pris son temps avant de sortir du bois. Composées en grande partie lors du confinement Covid, les chansons ont longtemps reposé dans sa malle aux trésors. En effet, l’artiste ne trouvait plus la force de s’investir davantage, avec l’impression tenace d’une quête sans fin, comme un Don Quichotte obsédé par ses moulins à vent, à l’image des éoliennes du clip pour le titre d’ouverture.
Lors des sessions enregistrées à la Room B des United Studios à Hollywood, Beck s’est entouré de fidèles camarades, à l’œuvre déjà sur Sea Change et Morning Phase, deux albums par ailleurs très proches du nouvel opus. Smokey Hormel et Jason Falkner aux guitares, Joey Waronker à la batterie, Justin Meldal-Johnsen à la basse, Roger Joseph Manning Jr. aux claviers, ont joué ensemble comme autrefois, captés le plus souvent en peu de prises, un choix que Beck justifie par sa préférence pour un son organique, sans trop d’artifices technologiques. A cette belle équipe, Beck a associé à l’occasion d’autres musiciens, tels que la harpiste Stéphanie Bennett (Run Away) et le guitariste Greg Leisz (If You Don’t Know What Love Is), tout comme le Calder Quartet et d’autres violons et cors pour des pièces orchestrales. Pour finir l’affaire, Beck a confié le mixage à Nigel Godrich, autre complice de longue date.
Dès les premières écoutes, les chansons sonnent comme un abandon intime au fil de mélodies subtiles, avec une délicatesse à la Nick Drake. Très cohérent dans son style, Ride Lonesome flotte sans jamais vraiment se presser dans un country-folk alangui, presque un voyage immobile. Sous des effets de réverbération, les voix et les instruments planent en douce apesanteur dans ce que Beck présente comme un ralenti, un crépuscule, un « désert de Mojave, acoustique, une transe de son et d’émotion. » Cette suite de ballades mélancoliques traîne d’une langueur hypnotique en americana, sous la caresse des slides de guitare. D’ailleurs, le titre de l’album fait écho à un vieux western des années 1950, quand un chasseur de primes nommé Ben Brigade parcourait les grands espaces pour venger le meurtre de sa femme.
Quelques titres décollent aussi sur des envolées orchestrales, comme For Your Love, avec quatorze musiciens, des envolées signées par son père David Campbell, car Beck n’oublie jamais Melody Nelson, en grand fan de Serge Gainsbourg. Avec toutes ses cordes virtuoses, qui accompagnent des guitares acoustiques, le très beau In The Night bascule dans une sorte de rêve éveillé, illustré par un clip avec l’acteur Denis Lavant. Hormis ces morceaux de bravoure, l’album joue sur une alchimie de production, lorsque les violons et les cors accompagnent les autres instruments.
Oubliez le petit farfelu de Loser, ce single bien allumé, celui du singe au temps des chimpanzés, qui se moquait d’un chanteur folk crasseux pendu à la corde de sa guitare ! Avec Ride Lonesome, Beck n’est plus de la fête. L’âge est passé par là, de toute évidence, avec en prime un divorce déchirant, après des années de vie commune avec la mère de ses enfants. Ce disque s’inscrit donc dans la lignée de Sea Change et Morning Phase, nés eux aussi dans la douleur, lors de sales moments de sa vie, formant presque une trilogie du chagrin. Dès le premier titre, les lyrics annoncent la couleur, celle de l’amour perdu : « Say so long / To the one who’s still a part of you / There’s no song / Could tell your heart when it already knew » (Dis adieu / À celle qui fait encore partie de toi / Aucune chanson / Ne pourrait dire à ton cœur ce qu’il savait déjà). D’une voix douce, quelquefois vulnérable (Failed Words), Beck chante le deuil amoureux, quand il faut encaisser le coup et tracer de nouveau sa route en solitaire. Avant le lâcher prise (It Ends Right Here), avant la résignation puisqu’il n’y a pas d’autre choix : « I’ve got not nothing to Believe / Just the distance in your eyes », lâché sur le titre final, Beyond The Light, synthèse maîtrisée du choix musical qui parcourt tout l’album.
Dans ce road trip intérieur, Beck balade son vague à l’âme très atmosphérique, dans un écrin musical bien ouvragé. Si quelques fans n’apprécieront peut-être pas ce spleen vaporeux, quand la langueur devient longueur, Ride Lonesome tient sa ligne sans faiblir.
Désormais en tournée nord-américaine, l’artiste promet qu’il ne faudra pas attendre de nouveau sept ans avant le prochain album. On prend bien volontiers rendez vous.
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Amaury de Lauzanne
