Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, le second album d’un des plus grands groupes pop de l’histoire, Actually, un témoignage de son époque, mais des chansons qui continuent de transmettre exactement la même émotion.

S’il était besoin de tordre le cou à cette idée — que peu de lectrices et lecteurs de Benzine devraient avoir, d’ailleurs — selon laquelle les Pet Shop Boys seraient ce groupe très, très années 1980, capable de produire des refrains imparables, certes, mais surtout bons à faire danser et à égayer quelques pubs tristes, Actually serait le disque parfait. Une musique accrocheuse, immédiatement accessible, mais d’une profondeur incroyable et d’une sophistication rare. Des mélodies que l’on retient dès la première écoute, mais des arrangements que l’on découvre et redécouvre à chaque fois avec émerveillement. Arriver à faire des chansons populaires avec un tel degré de finesse est un exploit.
Actually est le second album du duo. Lorsqu’il sort en septembre 1987, le groupe n’est certainement plus une curiosité. Please, sorti l’année précédente, et ses tubes inoxydables — West End Girls, Suburbia, Two Divided by Zero… — ont déjà installé le groupe au sommet des charts : BRIT Awards, meilleur hit international et meilleur single pour West End Girls, et Ivor Novello Award en 1987. Un départ en fanfare donc, mais Actually leur fait franchir un autre niveau, presque acquérir une autre dimension. Accueil enthousiaste de la critique et du public. L’album atteint la deuxième place au Royaume-Uni, seulement devancé par Bad de Michael Jackson. L’album est l’un des sommets de la première période du duo, celui où Neil Tennant et Chris Lowe trouvent leur style musical : des synthés et des programmations parfaitement maîtrisés, des mélodies chatoyantes et d’une mélancolie superbe, des lignes de basse impeccables et des textes engagés et intelligents.
On pourrait commencer par les paroles, justement. Et par l’un des morceaux les plus connus de l’album, It’s a Sin. Neil Tennant parle de l’éducation et de la famille, qui essaient à tout prix de vous inculquer des valeurs qui ne sont pas les vôtres et de vous faire culpabiliser pour tout ce que vous désirez faire ! Le premier couplet est terrible : « When I look back upon my life / It’s always with a sense of shame / I’ve always been the one to blame / For everything I long to do » (Quand je repense à ma vie / C’est toujours avec un sentiment de honte / C’est toujours moi le coupable / De tout ce que je désire faire). Comme le refrain : « Everything I’ve ever done / Everything I ever do / Every place I’ve ever been / Everywhere I’m going to / It’s a sin » (Tout ce que j’ai fait / Tout ce que je fais / Tous les endroits où je suis allé / Partout où je vais / C’est un péché). Tout ceci sur fond d’une musique presque démesurée, liturgique, avec des percussions martiales et des montées orchestrales. Un écrin chatoyant pour des paroles violentes. C’est un peu la recette des Pet Shop Boys, on l’oublie trop souvent.
Autre hit, autre morceau imparable : le duo avec Dusty Springfield, What Have I Done to Deserve This? Après une longue introduction pleine de cuivres, Neil Tennant commence à chanter avant de laisser naturellement la place à Dusty Springfield. Les deux voix se complètent et se répondent sans jamais se concurrencer ni se battre pour prendre la première place. Là encore, la musique est suffisamment équilibrée pour ne pas s’imposer ni se superposer aux voix. Les cuivres, le piano, la batterie — tout est électronique — ne prennent jamais plus de place que nécessaire.
Mais l’album n’est pas arrivé au sommet, ou presque, seulement grâce à deux hits suprêmes. King’s Cross est aussi un morceau remarquable, qui avance lentement au milieu d’une sorte de brouillard : les alentours de King’s Cross, à l’époque l’un des hauts lieux de la prostitution et du trafic de drogue à Londres. Un morceau qui semble plus triste et désespéré qu’enragé. Et pourtant, c’est bien la colère — contre le thatchérisme — qui a motivé Neil Tennant à écrire ces paroles. Sida, crise économique, chômage… Les synthés allongent des nappes vaporeuses, le chant est sobre. Peu de temps après la sortie de l’album, un incendie dramatique ravage une partie de la station de métro et fait plus de trente morts. Un funeste écho à la chanson des Pet Shop Boys.
Rent est aussi une bien belle chanson. Une chanson légère qui se développe sur un rythme sautillant, avec des synthés caressants, des beats à peine marqués, une basse ronde ; tout est ici remarquablement sobre, sans violence ni heurts ! Sauf dans les paroles. Neil Tennant chante superbement — quelle voix ! — sur une mélodie qui est probablement l’une des plus belles de l’album. Il chante l’amour, mais une forme d’amour très particulière : « We never ever argue, we never calculate / The currency we’ve spent / I love you, you pay my rent » (On ne se dispute jamais, on ne compte jamais / l’argent qu’on a dépensé / Je t’aime, tu paies mon loyer), et plus loin : « Words mean so little, and money less / When you’re lying next to me » (Les mots comptent si peu, et l’argent encore moins / Quand tu es allongé près de moi.), ou encore : « I’m your puppet / I love it » (Je suis ta marionnette / J’aime ça). Superbe, certes, mais un brin violent !
Et puis il y a Heart, sans doute le morceau le plus joyeux du disque. La mélodie est une fois de plus parfaite. Une musique qui pulse gentiment, mais qui donne immédiatement envie de se déhancher. Et ce talent unique pour transformer une chanson pop en objet d’une précision presque artisanale. Chaque son est exactement à sa place ; rien ne dépasse, rien ne manque. Un morceau qu’on peut réécouter aujourd’hui non pas en se disant qu’il n’aurait pas vieilli, mais qu’il ne fait certainement pas son âge. Un morceau de 1987 qui aurait sa place dans n’importe quelle sélection des meilleurs titres pop d’aujourd’hui.
Ce n’est peut-être pas le cas d’autres morceaux — comme Shopping, par exemple —, un titre qui sonne plus eighties que les autres, mais qui reste particulièrement intéressant, très largement sauvé par sa mélodie, encore, et surtout par des paroles qui transforment un morceau d’électro-pop lumineux, presque dansant, en brûlot politique : « We’re buying and selling your history » (Nous achetons et vendons votre histoire). Et, plus fort encore, « Our gain is your loss / That’s the price you pay / I heard it in the House of Commons / Everything’s for sale » (Ce que nous gagnons, vous le perdez / C’est le prix à payer / Je l’ai entendu à la Chambre des communes / Tout est à vendre). Un morceau pour Margaret T., donc… Un morceau remarquable par cette capacité à mêler politique et pop. Une vraie chanson pop.
D’ailleurs, s’il faut retenir quelque chose de cet album et des Pet Shop Boys, c’est ce mélange entre élégance électro et mélancolie profonde. Des personnes fragiles, des histoires d’amour bancales, de la culpabilité, de la solitude, de la colère aussi. La musique appartient peut-être à une époque ; les émotions qu’elle suscite, elles, appartiennent à toutes.
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Alain Marciano
