Etonnante soirée ce jeudi au Supersonic, entre un Ralph of London actualisant en mode lo-fi la pop acide de Syd Barrett et un impressionnant sextet belge surpuissant, Phoenician Drive, qui nous a fait voyager à travers d’époustouflant territoires imaginaires.

En ce mois d’août 2026, le Supersonic défend presque seul la cause du Rock’n’roll dans un Paris déserté et écrasé par la canicule. Comme de plus, la salle est équipée d’une excellente climatisation, on pourrait espérer la voir bien remplie tous les soirs, autant d’aficionados de music live que de noctambules assoiffés de fraîcheur. Ce n’est malheureusement pas le cas en ce jeudi torride précédant le 15 août quand nous débarquons au « Superso », et il n’y aura guère que deux dizaines de personnes pour accueillir le premier groupe de la soirée…
20h35 : Beaucoup déplorent dans la programmation en grande partie remarquable de la salle la présence de groupes français débutants en ouverture de soirée, surtout d’ailleurs pendant la période des congés estivaux. Les Normands de Stangs présentent en effet pas mal des défauts que l’on retrouve régulièrement dans le rock hexagonal : des parties vocales faibles, (surtout quand on se met à brailler !) et ce manque de puissance assez endémique – qui renvoie malheureusement à la malédiction « lennonienne » (« le rock français, c’est comme le vin anglais… »). Dans le cas de Stangs, on regrettera aussi une guitare insuffisamment agressive pour le style de musique interprété, un classic rock parfois heavy, et souvent un assez mélodique. Les chansons, respectant fidèlement les codes du genre, sont loin d’être mauvaises, mais le trio n’est pas encore prêt à les défendre devant un auditoire qui ne soit pas composé que de membres de la famille et d’amis. On les reverra avec plaisir quand ils auront bossé et appris le métier sur le dur. En fait, l’une des grandes causes de la faiblesse du rock français, c’est qu’il nous manque une structure nationale qui permette aux jeunes groupes de jouer tous les soirs et de grandir ainsi en se frottant à un public exigeant. On réclame un Supersonic dans chaque ville française de plus de 100.000 habitants !
21h30 : Avouons-le, on est venus ce soir beaucoup pour Ralph of London, un artiste anglais installé dans le Nord de la France qu’on a suivi, il y a cinq ans, avec admiration, et puis qu’on a ensuite perdu de vue. C’est donc pleins d’espoir qu’on attend de voir où il en est aujourd’hui.

C’est en format duo qu’il se présente sur scène : Ralph est au chant et à la guitare électrique avec un maximum de vibrato (l’une de ses marques de fabrique) et sa complice Diane au mélodica, aux claviers et au chant. Ils nous expliquent que cela fait trois ans qu’ils n’ont pas joué sur scène… ça se sentira dans quelques imprécisions, qui confèreront au set de 40 minutes un aspect lo fi très touchant. Ralph est un compositeur talentueux, et les trois premiers titres se révèlent enchanteurs, en particulier le parfait Hopeless Melody, joyau de l’album The Potato Kingdom. Puis on attaque la partie plus « expérimentale » de la setlist : des rythmes chaloupés traduisant le goût de Ralph pour les musiques africaines (A Song for the Gamekeeper), des constructions vocales entre Denise et Ralph pas toujours au point, et toujours ce petit côté psyché barrettien (même si Ralph clame plutôt son amour pour Sparklehorse…), avec des dissonances parfois audacieuses.
Peut-être qu’une partie du public décroche à ce moment-là, toujours est-il qu’on en arrive à cette situation où certaines conversations bruyantes dans la salle deviennent dérangeantes, un problème récurrent au Supersonic quand la musique cesse d’être bruyante. Les deux derniers titres, leur « classique » Dotty qui rend hommage au Ray Davies de Lola avec un petit esprit Kurt Cobain, et un très beau Concrete Breeders (extrait de RBX Midnight, leur dernier disque, datant de 2025), seront plus consensuels. On a quand même le sentiment que Ralph sort de scène pas très satisfait du set. Nous, en tous cas, on est heureux qu’il soit de retour !

22h35 : Changement radical de genre avec le sextet bruxellois de Phoenician Drive, qui se lance avec quelques minutes de retard au démarrage dû au matériel évidemment plus complexe à installer.
Leur musique est assez indescriptible, même si le Supersonic a attiré le chaland avec les noms aguicheurs de King Gizzard et Altin Gün : il est vrai qu’il y a des accents psyché dans les longs morceaux du groupe, et que les sonorités orientales sont très présentes, en particulier avec ce qui ressemble à une version « customisée » d’un oud. Sur scène, il y trois guitares – ou deux guitares et un oud, mais traité comme une guitare électrique, et joué par l’étonnant virtuose qu’est Gaspard Vanardois -, une basse, une batterie et un multi-instrumentiste : tout cela permet à Phoenician Drive de produire de longs morceaux parfois imprégnés d’accents orientaux ou balkaniques (il y a même sur Bicky Beach, joué en hommage à l’ancien batteur du groupe, présent dans la salle, des tonalités surf rock instrumental, quelque part entre les Shadows et la musique de western), mais qui font souvent plus que flirter avec l’abstraction post rock. Des titres souvent instrumentaux mais parfois sublimés par des chœurs lyriques. Des tentations krautrock aussi… A chaque fois, c’est comme un univers nouveau qui s’ouvre, et le groupe nous entraîne dans une sorte de long voyage imaginaire, à moins qu’on soit en train de contempler les yeux fermés et le corps saisi de transes de petits films hallucinés.
Et puis, presque sur chaque morceau, il y a un moment de montée en puissance, ou en amplitude, ou en tension, sans que jamais on aille jusqu’à l’explosion. Seulement à la possibilité d’une explosion extatique. Phoenician Drive nous offre un festival de sons inouïs, avec quelques passages incroyables à la guitare électrique, avec des percussions titanesques (quel batteur !), avec des chants tribaux, avec même un retour temporaire à des structures rock indie, jusqu’à un final fracassant (Rollercoaster le bien nommé), où nous perdons tous nos repères qui nous permettraient de qualifier ce qu’on entend. C’est fort, c’est beau, le public du Supersonic répond avec enthousiasme pendant cinquante-cinq minutes d’un trip total… Au point où l’on se demande pourquoi on ne connaissait pas ces gens-là… qui nous disent pourtant que c’est la troisième fois de leur carrière qu’ils jouent au Supersonic, après 2016 et 2018 !
C’est en tous cas une expérience musicale remarquable que Phoenician Drive nous a offert, prouvant encore une fois – ce qui n’était pas nécessaire – que la Belgique est un incroyable vivier de grands groupes de Rock.
Ralph of London : ![]()
Phoenician Drive : ![]()
Eric Debarnot
Phoenician Drive et Ralph of London au Supersonic (Paris)
Production : Supersonic
Date : le jeudi 13 août 2026
Leur dernier album :
Phoenician Drive – Glow
Label : EXAG’ Records
Date de parution : 23 juin 2023
Ralph of London – RBX Midnight (EP)
Label : Shit-Pop
Date de parution : 25 avril 2025
