« La fin du Sahara » de Saïd Khatibi : juste avant le chaos

Publié ce printemps en format poche, La fin du Sahara est un livre important de la littérature algérienne contemporaine, probablement sous-estimé du fait de sa possible classification comme polar. L’occasion donc pour tout lecteur intéressé par l’évolution de la société algérienne de se plonger dans une analyse très fine des failles de celle-ci.

Said Khatibi
D.R.

Non, La fin du Sahara, le livre du journaliste algérien Saïd Khatibi n’est pas une uchronie racontant la disparition du désert saharien sous l’effet d’un changement climatique radical. Mais, et c’est déjà plus problématique, ce n’est pas non plus un polar qui ravira les aficionados, comme on a pu le penser avec sa parution initiale dans la collection Série Noire de chez Gallimard, ou avec sa sélection parmi les finalistes du Grand Prix de Littérature Policière 2025. Oh, bien sûr, le livre part de l’assassinat de la belle Zakia, qui chante dans le cabaret de l’hôtel Le Sahara, dans une petite ville provinciale du Sud saharien, et nous révélera dans ses toutes dernières pages et les circonstances et les responsables de cette mort. Il est pourtant à peu près certain que les amateurs de thrillers seront déçus.

La fin du Sahara couverture

La fin du Sahara est situé dans l’Algérie de septembre 1988, juste au moment où le pays va basculer dans des émeutes populaires causées par les pénuries alimentaires, qui ont révélé aux yeux de tous l’injustice sociale, la corruption et l’affairisme du système politique : clairement, le propos de Khatibi est d’illustrer le plus fidèlement possible la vie difficile, presque impossible, des classes populaires, dans un pays littéralement « pourri », autant politiquement, qu’économiquement, et que surtout moralement. Ceux qui s’intéressent à l’histoire de ce pays, tellement lié au nôtre, se souviennent que cette révolte populaire sera écrasée dans le sang par l’armée, mais sera suivie à la fois par l’annonce d’une « modernisation démocratique » par le Président Chadli, et par la montée en puissance des islamistes… qui conduira à de longues années de guerre civile. Mais c’est une autre histoire.

Khatibi a choisi de ne pas suivre le schéma classique d’une enquête policière (il est d’ailleurs très vite clair que ni la police ni la justice ne sont préoccupées – ni même capables – de conduire une telle enquête) : son livre donne la parole à une dizaine de personnages, dont nous suivrons, au cours des quelques 400 pages du roman, les pensées et les actes, les pérégrinations et les aventures. Une sorte de puzzle policier (un peu), social (beaucoup), moral (énormément), qui, une fois les pièces assemblées, nous offre non seulement la solution – déprimante – d’une énigme (« mais qui a tué Zaza ?) dont tout le monde se moque éperdument, mais un portrait détaillé de l’Algérie de cette époque-charnière.

La lecture de La fin du Sahara n’est pas toujours facile, du fait de la multitude de « narrateurs », et du travail que le lecteur doit faire pour relier entre eux les détails de leurs récits, de leurs témoignages, en sachant qu’ils mentent ou même « se mettent » à longueur de temps ! Néanmoins, comme dans la résolution d’un puzzle particulièrement difficile, quand, dans les cinquante dernières pages, tout « se met en place », il est difficile de ne pas ressentir une indéniable satisfaction !

Mais, ce que le lecteur réalise aussi, en particulier à travers de son inévitable accablement devant la médiocrité générale, parfois horrifique, des comportements décrits, que Saïd Khatibi a seulement emprunté au roman policier sa question la plus élémentaire, « qui est coupable ? », pour démontrer qu’elle n’a aucun sens : dans l’Algérie qu’il raconte, tout le monde est à la fois victime et criminel, ou en tous cas responsable d’un système invivable, arrivé au terme de tout fonctionnement possible. Politiquement, on peut très bien imaginer que, derrière la mort d’une femme et la fermeture d’un hôtel, c’est de la mort des illusions nées avec l’indépendance que traite La fin du Sahara.

La petite ville, ses marges (« le Pré »), l’hôtel Sahara, les cafés, les rues poussiéreuses… le livre nous asphyxie littéralement dans un espace presque clos, où tout le monde se connaît, s’observe, se désire, se déteste, se veut du mal. Les rumeurs, les mensonges et les fantasmes circulent, et les femmes sont les premières victimes au sein de cette communauté à la fois ordinaire et terriblement toxique, inhumaine. D’ailleurs, lorsque le livre se termine, rien n’est résolu : aucun ordre moral n’est rétabli ; non seulement la vérité ne répare rien, mais elle ne peut pas être diffusée dans la communauté, dans la société.

Ce qui vient ensuite, ce ne peut être que le chaos.

Eric Debarnot

La fin du Sahara
Roman de Saïd Khatibi
Traduit de l’arabe (Algérie) par Lofti Nia
Editeur : Gallimard – collection Folio
400 pages – 9,50 €
Date de parution au format poche : 14 mai 2026

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